Cinq comportements, une technique en trois volets, et la pleine conscience – comment montrer de la compassion dans votre pratique

October 9, 2019 Mme Jane Coutts
 
Un mot gentil, un toucher de réconfort, une oreille attentive : des études scientifiques démontrent que ces petits gestes de compassion aident les patients et les professionnels de la santé à se sentir mieux. Même les gestionnaires obsédés par la rentabilité y trouvent leur compte : la compassion contribue à de meilleurs soins et à de meilleurs résultats, ce qui permet de réaliser des économies dans les deux cas.
 
Mais alors, pourquoi la compassion est-elle souvent absente des soins de santé quand elle n’est pas tout simplement activement découragée?
 
Il semble exister de multiples réponses à cette question. Selon le Dr Stephen Trzeciak, concepteur de la compassionomie, contraction des mots compassion et économie (plus de détails plus loin), les médecins se font dire depuis longtemps de ne pas s’engager émotivement auprès de leurs patients afin d’éviter l’épuisement professionnel. 
 
Selon certains auteurs, d’avoir fait la distinction entre la compassion et l’empathie serait une erreur courante qui aurait miné l’appui en faveur de cette dernière. Le Canadian Oxford Dictionary définit l’empathie comme « la faculté de s’identifier mentalement à quelqu’un d’autre, de percevoir ses sentiments ou émotions ». Dans la compassion, laquelle repose sur la capacité de faire preuve d’empathie, « […] il y a en plus le désir d’atténuer les souffrances », déclarent Antonio Fernando et ses collègues dans le British Journal of General Practice. Ils expliquent que le fait d’éprouver de l’empathie sans ressentir de compassion peut mener à « une détresse sous-jacente qui peut entraîner une fatigue émotionnelle et un épuisement professionnel ». Dans l’article scientifique que signent Mills et Chapman, on définit l’empathie comme étant la prise de conscience de ce que ressent une autre personne alors que « la compassion fait référence plus particulièrement à des contextes de souffrance et à leur atténuation ». 
 
Dans l’article de 2017 du Journal of Medical Hypotheses qui a introduit le concept de compassionomie, le Dr Trzeciak et ses coauteurs Brian Roberts et Anthony Mazzarelli énumèrent les avantages de la compassion pour les médecins, les patients et le système de santé. Pour les médecins, elle peut aider à mettre fin à un stress émotionnel : « Selon des données d’observation, les fournisseurs de soins qui arrivent à garder un certain degré d’empathie pour leurs patients et qui font toujours preuve de compassion pendant leur pratique souffrent moins d’épuisement professionnel, ont une meilleure résilience et éprouvent un plus grand bien-être. » 
 
Il en ressort que la compassion dans les soins mènerait à de meilleurs résultats pour les patients dans diverses conditions, alors que le manque de compassion entraînerait « des soins de moindre qualité et un risque accru de préjudices pour les patients en raison des erreurs médicales ». Il engendrerait aussi une augmentation des coûts du fait que les professionnels de la santé qui n’établissent pas de contact humain avec leurs patients ont tendance à compter davantage sur la technologie et à demander des examens ou des consultations inutiles à des spécialistes. 
 
Dans un rapport du site Web du World Economic Forum intitulé Compassion: what it is and why it matters in medicine, (La compassion : ce qu’elle signifie et son importance en médecine), deux médecins italiens donnent plusieurs exemples d’études qui démontrent l’importance de la compassion pour la santé des patients, allant de la diminution des douleurs postopératoires à l’augmentation du taux de survie des patients atteints d’un cancer du poumon en passant par une diminution du taux des hospitalisations pour les patients diabétiques. 
 
Comme le soulignent le Dr Trzeciak et ses collègues, il est important de noter que la majeure partie des études sur la compassion menées jusqu’à présent sont des études d’observation. C’est pourquoi ils ont proposé la compassionomie comme champ d’études, afin d’établir une solide base scientifique qui vient étayer ce qu’eux et d’autres croient être vrai. Dans leur rapport, ils recommandent des études formelles qui analyseront les interventions conçues pour favoriser les comportements compatissants chez les professionnels de la santé afin que l’incidence de ces comportements sur les résultats puisse être mesurée. 
 
Si leurs hypothèses se confirment, les auteurs disent que « les résultats auront des répercussions majeures et immédiates sur le paysage des soins de santé, y compris la façon dont nous sélectionnons les candidatures pour la formation des professionnels de la santé, comment nous les formons et ce que nous prisons dans notre système de santé ». 
Vous êtes à court de bénévoles pour participer à un essai clinique randomisé? Que pouvez-vous faire pour montrer davantage de compassion dans votre pratique? 
 
Dans l’article du Journal of General Practice mentionné ci-dessus, Fernando, qui étudie la compassion dans la pratique médicale à l’Université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande, décrit comment des facteurs externes allant des « quarts de nuit toxiques et exténuants exécutés en fin de semaine » aux divers types de personnalités des patients peuvent avoir un effet sur la compassion. Un patient grossier, une salle de consultation bruyante, une maladie difficile à traiter sont tous des facteurs susceptibles de court-circuiter les meilleures intentions. Il recommande la formation pleine conscience pour aider les médecins à gérer les distractions et à retrouver leur calme afin de se concentrer sur le patient. 
 
« Le fait de développer un état de pleine conscience peut permettre aux professionnels de la santé de mieux gérer leurs émotions, de conserver un bon équilibre mental et de se concentrer sur le moment présent malgré les problèmes interpersonnels, cliniques et institutionnels », écrit Fernando dans le Journal of Pain and Symptom Management. Il ajoute : « La formation pleine conscience améliore la capacité du praticien à 1) être conscient de la souffrance des autres, 2) apprendre à se soucier des autres, 3) vouloir alléger cette souffrance, et 4) être disposé à alléger cette souffrance. »
 
Une revue systématique sur la formation à l’empathie et à la compassion publiée dans la revue Public Library of Science fait porter son interrogation sur les aptitudes et les comportements compatissants particuliers qui devraient être enseignés aux étudiants en médecine. Selon les auteurs, ils sont au nombre de cinq :
  • S’asseoir plutôt que rester debout pour parler à un patient
  • Détecter les signaux émotionnels non verbaux du patient
  • Reconnaître les occasions propices à l’expression de la compassion et y répondre
  • Pratiquer la communication non verbale dans les interventions (p. ex. le contact visuel)
  • Déclarer verbalement sa reconnaissance, son approbation et son soutien
Les médecins italiens qui écrivent dans le World Economic Forum abondent aussi dans le même sens, mais n’en gardent que les éléments essentiels. « Une bonne technique pour montrer de la compassion se résume à ceci : parler ou écouter, prendre le temps nécessaire, et toucher. Le simple fait de prendre le temps de parler au patient et de l’écouter offre du réconfort, tout comme celui de le toucher légèrement. » 
 
Et ne tenez pas pour acquis que vous n’avez pas le temps d’être compatissant : le Dr Trzeciak a déclaré au Philadelphia Inquirer comment une vidéo réalisée par l’Université Johns Hopkins l’avait amené à changer sa pratique. Dans celle-ci, on voyait qu’il suffisait aux médecins de prendre 40 secondes de leur temps pour dire aux patients atteints d’un cancer qu’ils les accompagnaient dans leur expérience difficile pour que l’anxiété des patients soit réduite. Le Dr Trzeciak, lui, a essayé de faire preuve de 40 secondes de compassion à l’égard de chacun de ses patients. « J’ai établi un contact plus humain en montrant que je me souciais de leur bien-être et que je ne restais pas indifférent. » 
 
La science de la compassion n’en est qu’à ses débuts, mais les sentiments qui habitent une personne aux prises avec la maladie, eux, sont vieux comme le monde. Entendre un mot gentil, être touché légèrement et se sentir entouré, voilà le souhait de tout patient. Conclusion : le pouvoir émanant de ce contact humain n’est pas à sens unique. En offrant réconfort et attention aux patients qu’ils soignent, les médecins compatissants reprennent contact avec eux-mêmes quant aux véritables raisons qui les ont poussés à s’intéresser à la médecine en premier lieu. 
 

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Ces documents sont publiés uniquement à titre informatif. Ils ne remplacent en rien un avis médical en bonne et due forme et ne doivent pas être considérés comme des conseils médicaux ou personnels. Les auteurs s’expriment à titre personnel, et leurs opinions ne reflètent pas nécessairement celles de l’Association médicale canadienne et de ses filiales, y compris Joule. L’innovation dirigée par des médecins vous passionne? Écrivez-nous à infojoule@amc.ca.

À propos de l’auteur

Rédactrice-réviseure établie à Ottawa, Jane Coutts se spécialise dans les enjeux liés aux soins de santé. Elle a travaillé comme journaliste pendant 15 ans, principalement pour le Globe and Mail, où elle a couvert les politiques de la santé pendant cinq ans. Depuis la fondation de Coutts Communicates en 2002, Jane s’est employée à rendre les politiques sur les soins de santé plus accessibles et plus pertinentes. Elle organise également des ateliers sur la rédaction en langage clair.

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