De la détresse à la réduction du stress : pour faire du bien-être une priorité dans les facultés de médecine

January 22, 2020

Il va de soi que les études en médecine sont exigeantes, voire extrêmement difficiles. Mais elles ne devraient pas l’être au point de nuire à la santé mentale d’une personne. Heureusement, les chercheurs et les administrateurs d’université s’intéressent de plus en plus à l’amélioration du bien-être des étudiants en médecine.

Dans un article paru dans la revue Mayo Clinic Proceedings, Liselotte Dyrbye et ses collègues affirment que « le bien-être diffère de la simple absence de détresse et comprend notamment le fait de jouir d’une [qualité de vie] élevée sur plusieurs plans (santé physique, mentale, émotionnelle, spirituelle, etc.). »

Le bien-être est donc un état général que les gens atteignent lorsqu’ils estiment que tous les aspects de leur vie sont globalement positifs. Pourtant, de nombreux articles sur le bien-être des étudiants portent sur des études sur la dépression. C’est probablement parce que la dépression est un bon indicateur de l’absence de bien-être : en plus de leur tristesse, les gens déprimés ont tendance à manquer d’énergie, à dormir trop ou trop peu, à manquer d’appétit et à se désintéresser des activités qu’ils apprécient en temps normal.

Quand vient le temps de savoir si les étudiants en médecine sont plus susceptibles de souffrir de dépression que leurs pairs dans d’autres domaines d’étude, les résultats varient. Une méta-analyse publiée en 2016 dans Medical Education in Review portait sur 77 études effectuées auprès de plus de 62 000 étudiants en médecine et de 1 800 étudiants dans d’autres disciplines. Selon les auteurs, 28 % de ces étudiants en médecine, qui venaient de partout dans le monde, ont déclaré avoir souffert de dépression, mais cela ne représentait « [...] pas une différence significative avec les autres étudiants pour ce qui est de la prévalence de la dépression. »

Une autre revue systématique et méta-analyse, publiée dans le JAMA, qui portait sur 195 études auprès de plus de 129 000 étudiants en médecine, indique que le taux de prévalence global de la dépression se situe à 27 %. Cependant, le taux de prévalence indiqué dans chacune des études varie énormément (de 1,4 à 73,5 %), ce qui suggère que les étudiants en médecine sont soit beaucoup moins, soit beaucoup plus déprimés que la population générale.

D’autres chercheurs ont examiné ces résultats de plus près. Un article intitulé « Current directions in medical student well-being » [Tendances actuelles en matière de bien-être des étudiants en médecine], paru en 2017 dans la Columbia Medical Review, mentionne un sondage effectué auprès de 2 246 étudiants en médecine, dont 82 % ont affirmé avoir « vécu une forme ou une autre de détresse, notamment la dépression, les tendances suicidaires [...] ou ont pensé à abandonner leurs études en médecine ».

Dans un sondage pilote sur le bien-être personnel des étudiants en médecine, l’Association of American Medical College s’est penchée sur l’incidence variable de cinq facteurs sur le bien-être parmi différents groupes d’étudiants en médecine.

Les étudiants issus de minorités étaient moins susceptibles d’être en bonne santé mentale que les étudiants blancs. Les femmes ont déclaré subir plus de stress que les hommes. Les lesbiennes, les gais et les bisexuels ont déclaré qu’ils vivaient plus de stress, avaient plus de préoccupations financières et moins de soutien social que les autres étudiants. Le niveau de stress des étudiants asiatiques était élevé et leur soutien social déficient; en revanche, ils avaient moins de soucis financiers. Enfin, la qualité de vie des « minorités sous-représentées » était moins bonne que celle des autres étudiants.

La dépression et le stress ont des effets néfastes sur les étudiants en médecine, mais aussi sur leurs patients; selon l’article de l’American Association of Medical Colleges : « les conséquences négatives de la détresse durant la formation médicale, notamment la diminution de l’empathie, la piètre conduite éthique, la toxicomanie et les problèmes interpersonnels, sont problématiques si elles compromettent l’objectif de former des médecins compétents, efficaces et professionnels. »

Liselotte Dyrbye, citée plus haut, est professeure à l’École de médecine de la Clinique Mayo; ses travaux de recherche portent essentiellement sur le bien-être des médecins et des étudiants en médecine. Dans un éditorial rédigé avec Tait Shanafelt, « Medical student distress: A call to action » [La détresse chez les étudiants en médecine : un appel à l’action], elle note que le Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada et le Conseil médical général du Royaume-Uni ont tous deux fait des soins autodirigés une compétence requise pour les médecins, ce qui n’est pas le cas aux États-Unis.

Les auteurs affirment aussi que « la responsabilité des facultés de médecine de promouvoir le bien-être des étudiants ne se limite pas au fait de promouvoir la résilience en enseignant aux étudiants les soins autodirigés. En effet, en l’absence d’une culture organisationnelle appropriée et de l’adaptation des aspects modifiables de l’environnement d’apprentissage pouvant influer sur le bien-être des étudiants, la valorisation de telles activités sera probablement vue par les étudiants comme un exemple de “deux poids, deux mesures”, ce qui engendrera du cynisme. »

Ils ajoutent que le cynisme des étudiants est attribuable au moins en partie à la culture organisationnelle : le corps professoral et les médecins résidents normalisent le cynisme en stigmatisant la maladie mentale « et en véhiculant l’idée que seuls les “faibles” éprouvent de la difficulté ou ont besoin d’aide. »

Malgré les nombreuses études sur la prévalence de la détresse psychologique chez les étudiants en médecine, il existe relativement peu de données sur la façon d’y faire face. Cela n’a pas empêché des facultés et des groupes d’étudiants de s’attaquer au problème. Les étudiants qui auraient auparavant été stigmatisés parce qu’ils s’étaient sentis déprimés ou dépassés sont moins susceptibles de se faire dire d’arrêter de se plaindre, et on s’entend généralement pour dire que les facultés doivent en faire plus pour le bien-être des étudiants, plutôt que de se contenter d’offrir quelques cours facultatifs sur la gestion du stress et la pleine conscience.

Alors, que peut-on faire pour combattre la détresse et favoriser le bien-être? « Le bien-être des étudiants peut être amélioré par de bonnes pratiques éducatives, ce qui comprend un curriculum bien structuré, des méthodes d’enseignement et d’apprentissage efficaces et des procédures d’évaluation appropriées, le tout mis en œuvre par des membres du corps professoral et du personnel attentifs qui s’impliquent auprès des étudiants et leur offrent un soutien continu », peut-on lire dans un article de Diana Wood paru dans Medical Education.

Comme « procédure d’évaluation appropriée », on recommande souvent aux facultés de médecine d’instaurer un système de notation échec-réussite, ce qui réduirait la concurrence et contribuerait à la création de liens d’amitié et de réseaux de soutien parmi les étudiants. Certaines études sur l’apprentissage par la résolution de problèmes (où les étudiants apprennent en travaillant en groupe pour résoudre des problèmes plutôt qu’en assistant à des cours magistraux) ont révélé que les personnes qui s’adonnaient à des activités d’apprentissage en groupe se disaient moins stressées que celles qui suivaient des cours traditionnels, et noueraient des liens durables très bénéfiques.

Certaines facultés ont mis en place des programmes de soutien pour les étudiants. Un article paru en 2005 dans le Canadian Medical Association Journal décrit les mesures prises par la Faculté de médecine de l’Université de l’Alberta pour aider les étudiants à faire face tant aux facteurs généraux de stress qu’aux « facteurs de stress propres aux études en médecine, notamment la surcharge d’information et de nouvelles données, l’endettement, le manque de temps libre et la pression liée au travail, aux relations de travail et aux choix de carrière. »

Le suicide d’un étudiant en médecine dentaire a amené l’université à restructurer son centre d’aide aux étudiants, qui avait la responsabilité d’une bonne partie des programmes de consultation et de soutien offerts aux étudiants. On a mis en place un processus de rencontres individuelles entre les étudiants de première année et des conseillers, lesquels devaient suivre une méthode conçue pour mieux cerner les préoccupations des étudiants.

« Le caractère obligatoire de cette rencontre a éliminé toute stigmatisation. À l’évaluation de fin d’année, on a déterminé que 13 % des étudiants étaient soumis à d’importants facteurs de stress et auraient été peu susceptibles de demander de l’aide volontairement. » Selon l’auteure, certains étudiants « avaient besoin de soutien supplémentaire ou devaient être dirigés vers des services précis. Les problèmes ont été résolus chez 80 % des étudiants qui étaient aux prises avec d’importants facteurs de stress. »

Un article paru en 2007 dans la revue Teaching and Learning in Medicine décrit un programme de gestion du stress dirigé par des étudiants et destiné aux étudiants de première année en médecine à l’Université de l’Oklahoma. Pendant sept semaines, des groupes d’étudiants de première année rencontrent des étudiants des années supérieures et suivent des séances axées sur les méthodes de relaxation, la reformulation des pensées négatives et la résolution de conflits, entre autres choses. Des sondages montrent que les séances en petit groupe permettent aux étudiants de se sentir appuyés et rassurés du fait que leurs sentiments ne sont pas inhabituels.

En 2019, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ont publié un protocole d’accord sur le bien-être des étudiants en médecine, protocole qui pourrait bien servir de modèle pour le reste du monde. « Partout dans le monde, les facultés de médecine ont la responsabilité de répondre aux préoccupations concernant le bien-être psychologique, social et physique des étudiants, mais peu de ressources d’orientation leur sont offertes. Pour corriger cette lacune, on clarifie dans ce protocole les concepts et les enjeux clés liés au bien-être, et on fournit des recommandations pour la conception de programmes d’éducation favorisant à la fois l’apprentissage et le bien-être des étudiants. » Ces recommandations sont les suivantes :

  • Concevoir un curriculum qui favorise le soutien entre pairs et la progression du niveau de difficulté des études.
  • Employer des stratégies visant à promouvoir les aspects positifs du stress et à aider les personnes en difficulté.
  • Concevoir des évaluations qui favorisent autant le bien-être que l’apprentissage.
  • Mettre en œuvre des initiatives de promotion de la santé mentale et de prévention du suicide.
  • Mettre en œuvre des initiatives de promotion de la santé physique.
  • Établir des cultures d’apprentissage axées sur la sécurité et la santé, tant sur le campus qu’en milieu clinique.
  • Former le personnel au sujet du bien-être des étudiants et leur donner des outils pour gérer les préoccupations associées.

Il faudra du temps, bien entendu, pour que le protocole d’accord soit lu et qu’il fasse l’objet de discussions dans le monde entier, et encore plus de temps pour que les universités y réagissent. Néanmoins, les principes qui le sous-tendent – qu’il s’agisse de concevoir un programme d’études favorisant le soutien entre pairs et la création de communautés de pratique, de faire la promotion de l’exercice physique, d’encourager les étudiants à se soutenir mutuellement ou de mettre fin à l’intimidation et à la discrimination – peuvent donner aux facultés de médecine aux quatre coins du monde des idées sur les éléments à prioriser pour améliorer les bien-être des étudiants.

Entre-temps, les étudiants qui veulent « devenir les catalyseurs des changements qu’ils souhaitent voir adoptés » peuvent poser de petits gestes. Même le fait d’inviter une personne qui semble stressée à aller faire une promenade avec vous peut influencer le cours des choses. Et ça pourrait vous faire du bien à tous les deux!

 

Si vous êtes en détresse ou avez besoin de parler, sachez que vous n’êtes pas seul. Vous pouvez obtenir du soutien et des ressources par votre programme provincial de santé des médecins, la Fédération des étudiants et des étudiantes en médecine du Canada et votre faculté de médecine.

Si vous vivez une crise et avez besoin d’aide immédiate, appelez votre centre de détresse local.

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Ces documents sont publiés uniquement à titre informatif. Ils ne remplacent en rien un avis médical en bonne et due forme et ne doivent pas être considérés comme des conseils médicaux ou personnels. Les auteurs s’expriment à titre personnel, et leurs opinions ne reflètent pas nécessairement celles de l’Association médicale canadienne et de ses filiales, y compris Joule. L’innovation dirigée par des médecins vous passionne? Écrivez-nous à infojoule@amc.ca.

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