COVID-19 : reconnaître et surmonter la détresse morale

May 11, 2020

Les situations et les décisions difficiles sont incontournables dans la vie des médecins. Pendant une crise (comme une pandémie), cette pression peut provoquer de la détresse morale. Dans un balado de l’Association canadienne de protection médicale, les médecins Yolanda Madarnas et Steven Bellemare abordent ce sujet avec la psychiatre Caroline Gérin-Lajoie, vice-présidente, Santé et bien-être des médecins à l’Association médicale canadienne.

Ensemble, ils se penchent sur les manières de reconnaître la détresse morale et discutent de quelques stratégies d’adaptation pour améliorer le bien-être des personnes touchées.

tweetable: « D’un point de vue humain, une des choses que nous pouvons faire pour traverser cette période difficile est de prendre un peu de recul, d’apprendre de nos erreurs et de s’en servir pour améliorer le système de soins de santé. » – Dre Caroline Gérin-Lajoie, vice-présidente, Santé et bien-être des médecins, AMC

Principaux points à retenir

En contexte de pandémie, les médecins peuvent être forcés de trier les patients et de prendre des décisions difficiles : qui recevra des soins, à quel niveau et dans quelles circonstances? Caroline, pouvez-vous nous parler de cet enjeu et de ses conséquences?

  • Nous savons que la pandémie plonge les médecins dans des situations difficiles d’un point de vue éthique, par exemple lorsque les ressources manquent au point de nuire aux soins offerts ou à la sécurité des professionnels de la santé. Ces choix peuvent provoquer de la détresse morale.
  • La détresse morale est le sentiment de conflit ou de contrainte que l’on ressent quand on a l’impression de ne pouvoir poser les bons gestes.
  • Voici quelques éléments souvent associés à la détresse morale :
    • Participation à des actes répréhensibles : une personne pense poser des actes répréhensibles ou ne pas pouvoir changer la situation.
    • Manque d’influence : une personne croit avoir une opinion ou des connaissances pertinentes à une situation, mais celles-ci ne sont pas entendues ou prises au sérieux.

tweetable: « Il est normal de ressentir de la détresse morale pendant cette pandémie. La reconnaissance de cette détresse est la première étape pour en réduire les répercussions. »

Est-ce que la répétition de situations causant de la détresse morale peut amplifier le sentiment?

  • Oui. Lorsqu’elles se produisent à répétition, ces situations peuvent laisser un résidu moral susceptible d’augmenter le niveau de détresse morale à l’avenir, même après la fin des événements stressants.
  • Si on ne tente pas de réduire ce résidu moral, ses effets seront encore plus prononcés à la prochaine situation difficile. C’est pourquoi il est si important de s’en occuper.

tweetable: « Nous savons que la détresse morale peut être liée à l’usure de compassion, à l’épuisement professionnel et même à la dépression. Ce sont des phénomènes qui affectent les individus, mais qui peuvent aussi avoir des conséquences sur toute une organisation lorsqu’ils causent des erreurs cliniques, une prise de distance avec les patients et une diminution de la satisfaction au travail. »

Comment reconnaître la détresse morale?

  • La détresse morale n’est pas un trouble de santé mentale à proprement parler, mais il ne faut pas pour autant la négliger, sinon elle peut entraîner des complications ou des problèmes psychologiques.
  • Dans certains cas, le problème est facilement réglé, mais dans d’autres, il peut avoir des conséquences catastrophiques.
  • Tout le monde ne vit pas la détresse morale de la même manière. En voici les symptômes possibles :
    • Physiques : fatigue, maux de tête, troubles du sommeil, etc.
    • Émotionnels : colère, peur, anxiété, etc.
    • Comportementaux : dégradation des rapports avec les proches, problèmes de dépendance comme l’alcoolisme ou la toxicomanie.
  • La reconnaissance de sa propre détresse morale et de celle de ses collègues est une étape importante qui permet de mieux la surmonter.

 

Qu’est-ce que les médecins peuvent faire pour diminuer les effets de la détresse morale?

Même s’il est impossible d’éliminer les situations causant de la détresse morale dans le système de santé, on peut en diminuer les effets à trois niveaux :

  • Les médecins. En plus de la base (sommeil, alimentation, activité physique), les liens sociaux sont un élément important.
    • Confiez-vous à des collègues en qui vous avez confiance en parlant de vos émotions et de votre expérience (par exemple, lors d’une réunion d’équipe).
    • Portez attention à votre état d’esprit et apprenez à faire preuve de compassion et d’indulgence envers vous-même.
    • Si vous en ressentez le besoin, parlez à un éthicien qui travaille dans votre milieu; il pourra vous aider à traverser ces situations difficiles.
    • N’oubliez pas que vous n’êtes pas seul. Si vous ressentez une grande détresse ou si vous avez de plus en plus de difficulté à accomplir vos tâches quotidiennes, il faut en parler à votre médecin de famille ou recourir à un programme d’aide aux employés (si votre employeur en offre un) ou à votre programme provincial de santé des médecins.
  • L’unité, l’équipe ou le service. Il s’agit d’une excellente occasion pour les dirigeants de reconnaître les répercussions de la détresse morale et d’établir, avec le personnel, des processus pour s’attaquer directement au problème.
    • Établissez un esprit de cohésion et répartissez dans l’équipe les responsabilités de prise de décisions, par exemple en organisant plus de réunions d’équipe ou de débreffage, particulièrement après des événements difficiles.
    • Veillez à ce que tout le monde se sente soutenu. Les membres de l’équipe doivent s’entraider et communiquer régulièrement; ainsi, personne ne s’isolera. Un bon truc : organiser un système de jumelage!
  • L’organisation ou le système. Les organisations jouent un rôle crucial dans la reconnaissance des expériences qui provoquent la détresse morale. Surtout, elles peuvent faire comprendre aux travailleurs de la santé qu’ils ne sont pas seuls et qu’elles sont là pour les aider.

tweetable: « L’idée d’un système de jumelage, c’est d’établir une voie de communication régulière avec quelqu’un en qui on a confiance. Durant la pandémie, c’est un phénomène très populaire au sein des groupes de médecins. »

Y a-t-il autre chose que les chefs de file en médecine peuvent faire?

Voici quelques autres stratégies efficaces :

  • Être honnête et transparent au sujet de la situation, par exemple en ce qui concerne les contraintes en matière de ressources.
  • S’exprimer de manière intelligible et en temps opportun en expliquant clairement l’évolution des politiques et des procédures.
  • Accompagner tout changement des processus d’un plan visant à atténuer la détresse morale des médecins et des professionnels de la santé, par exemple la création d’équipes de triage pour séparer les décisions cliniques de celles qui concernent la répartition de ressources. Ainsi, personne ne devra prendre seul ces décisions difficiles et chargées en émotions.
  • Pour les organisations, créer des guides visant à aider les gestionnaires à soutenir les membres de leur équipe, par exemple en favorisant le bien-être et les initiatives de soutien entre pairs.
  • Favoriser l’accès à ces mesures de soutien et encourager les gens à prendre soin d’eux-mêmes.
  • Nous prévoyons une augmentation des problèmes et des besoins en santé mentale après la crise. Les ressources et les mesures de soutien devront donc toujours être disponibles à ce moment-là pour réduire le résidu moral et améliorer le bien-être de tout le monde.

Ressource: document sur la COVID-19 et la détresse morale

tweetable: « Nous devrions commencer à parler de "nouvelle normalité", parce qu’il ne sera pas possible de revenir à la manière dont nous pratiquions la médecine il y a deux mois. »

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Ces documents sont publiés uniquement à titre informatif. Ils ne remplacent en rien un avis médical en bonne et due forme et ne doivent pas être considérés comme des conseils médicaux ou personnels. Les auteurs s’expriment à titre personnel, et leurs opinions ne reflètent pas nécessairement celles de l’Association médicale canadienne et de ses filiales, y compris Joule. Ce sujet vous passionne? Écrivez-nous à infojoule@amc.ca.

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