Les données générées par les patients peuvent-elles aider les médecins à fournir des soins de meilleure qualité?

Au cours de la dernière décennie, la révolution numérique a eu une incidence sur pratiquement tous les aspects de notre vie. De même, une nouvelle tendance a émergé en médecine : les données générées par les patients. En effet, les patients peuvent maintenant rechercher et faire connaître leurs symptômes, leurs préoccupations et leurs renseignements personnels relatifs à la santé par le biais d’appareils électroniques. Cependant, étant donné la façon dont la médecine est généralement exercée et enseignée à l’heure actuelle, il n’existe aucun moyen clairement établi de gérer cette nouvelle source d’information.

Avec l’imminence du raz-de-marée de renseignements numériques sur la santé fournis par les patients, comment concilier l’importance et la valeur de la compilation méticuleuse des antécédents cliniques? Ce type de technologie menace-t-il de remplacer certaines tâches importantes, comme la consignation des antécédents en personne? Les données fournies par les patients peuvent-elles tenir la route dans une profession où l’habileté à poser ces questions est justement tenue en si haute estime?

Il est important de comprendre que l’art de recueillir des antécédents médicaux est l’un des éléments les plus idéalisés de la pratique clinique, tout juste après l’examen physique ciblé. Bon nombre d’entre nous se souviendront des innombrables acronymes appris pendant nos études en médecine pour mémoriser les renseignements à recueillir auprès des patients, comme la mnémotechnique OPQRS (Onset [début des symptômes], Provocation/palliation [ce qui provoque les symptômes et ce qui les atténue], Quality [caractéristiques des symptômes], Radiation [endroit où irradient les symptômes] et Severity [gravité des symptômes]). Souvenons-nous aussi des techniques apprises pour orienter les questions en fonction des subtilités dans la façon dont le patient répond ou hésite et pour repérer et éviter les fausses pistes qui peuvent si facilement nous induire en erreur. Les données générées par les patients pourraient-elles réellement tenir compte de toutes ces subtilités si la technologie devait remplacer ces compétences?

Plutôt qu’un remplacement de la consignation des antécédents en personne, les données générées par les patients devraient être considérées comme un substitut. Elles recèlent un incroyable potentiel inexploité dans leur capacité non seulement à améliorer l’accès aux soins et la qualité des soins que reçoivent les patients, mais également à réduire l’épuisement professionnel chez les médecins.

Bien que la hausse inquiétante du taux d’épuisement professionnel chez les médecins ne puisse pas être réduite à une ou deux variables, la situation exige un réexamen de notre compréhension de l’idée même de « fournir des soins de santé ».

Pendant la dernière décennie environ, nous nous sommes efforcés d’améliorer les conditions tant pour les patients que pour les fournisseurs de soins grâce aux données générées par les patients. En collaboration avec des organisations de soins de santé comme la Clinique Mayo, l’Université de la Colombie-Britannique et RebalanceMD, nous avons pu repenser la forme et la fonctionnalité du système de dossiers de santé électroniques et avons créé le dossier de santé collaboratif. Grâce à ce travail, nous avons découvert trois grands avantages des données générées par les patients :

Des rencontres cliniques plus efficaces pour tous les fournisseurs de soins de santé et les patients.

Des outils comme les questionnaires à l’intention des patients peuvent être utilisés pour remplir des documents cliniques avant les rendez-vous. Selon le type de pratique clinique, ces outils peuvent entraîner une réduction spectaculaire du temps que doivent consacrer les médecins au remplissage de documents. Par exemple, dans un projet pilote réalisé en phase préliminaire avec le service de psychiatrie de la Clinique Mayo, nous avons constaté que les questionnaires avaient permis de réduire de près de 65 % le temps consacré par les psychiatres au remplissage de documents, sur 600 consultations.

Les patients peuvent jouer un rôle plus actif dans leurs soins et ont un meilleur accès aux services de santé.

Dans notre système actuel, la plupart des patients sont à la merci d’un processus plutôt manuel, qu’il s’agisse du triage, des rendez-vous ou de l’attente dans une clinique. Résultat : le patient attend parfois jusqu’à ce que le problème devienne si grave qu’il finisse par devoir consulter immédiatement un professionnel de la santé. La collecte de renseignements structurés sur les patients permet d’adapter les parcours de soins à la situation des patients et de suivre ces derniers sans qu’un rendez-vous soit absolument nécessaire. Par exemple, un professionnel de la santé traitant un patient souffrant de dépression pourrait utiliser des questionnaires hebdomadaires pour assurer un suivi et réagir plus rapidement s’il observait une tendance à la baisse dans l’humeur ou la qualité de vie de son patient, en intervenant ou en fixant un rendez-vous virtuel ou en personne. Inversement, si un patient a un rendez-vous de suivi pour son arthrose du genou et que le médecin remarque une nette amélioration dans les questionnaires précédant le rendez-vous, le patient pourrait ne pas avoir à se présenter au rendez-vous prévu, ce qui ferait gagner un temps précieux au professionnel de la santé et au patient lui-même.

Des données plus globales pour aider les professionnels de la santé à prendre leurs décisions.

Les technologies transformatrices comme l’apprentissage machine et l’intelligence artificielle, qui joueront sans aucun doute un rôle de plus en plus important dans la prise de décisions fondées sur des données probantes par les professionnels de la santé, dépendent d’algorithmes qui sont alimentés par un flux abondant de données de grande qualité. La plupart des données existantes proviennent de DME/DSE ou d’autres banques de données sur la santé, qui, selon les constatations, présentent une convivialité limitée (sans un important « nettoyage manuel des données ») et une fréquence d’erreurs élevée. Avec les données générées par les patients, une étape de vérification supplémentaire pourrait être mise en place : le patient décrit ses symptômes dans un questionnaire numérique qui produit des données granulaires et structurées, tandis que le professionnel de la santé établit des rapprochements entre les renseignements fournis lors d’une rencontre clinique avec le patient.

À bien des égards, l’époque actuelle est plutôt tumultueuse pour les médecins. Mais elle est aussi extrêmement stimulante. Avec des outils toujours plus sophistiqués dans notre arsenal, nous avons l’occasion de développer et de créer des modèles de soins entièrement nouveaux, d’offrir aux patients un meilleur accès aux soins et de fournir des soins plus efficaces fondés sur des données probantes. Peut-être avons-nous parfois l’impression que la technologie a été une menace pour la médecine au cours de la dernière décennie, mais nous devons reconnaître que nous avons un rôle à jouer dans la conception et l’utilisation intelligente de ces systèmes. Certes, cette démarche nécessitera un changement dans notre façon d’exercer et de préparer les futures générations de médecins dans les facultés de médecine, mais elle nous permettra en définitive de faire exactement ce qui nous a poussés à nous diriger vers la médecine, c’est-à-dire offrir à nos patients des soins de la plus grande qualité possible.

À propos de l’auteur

Les Drs Damon Ramsey (cofondateur et chef de la direction) et Puneet Seth (médecin-chef), deux collègues de la faculté de médecine de l’Université McMaster, dirigent une entreprise de santé numérique (InputHealth Systems) qui révolutionne les systèmes de dossiers médicaux en réunissant les patients et leur équipe de soins sur une plateforme commune, appelée Collaborative Health Record (CHR). Passionnés par la réforme mondiale de la prestation des soins de santé, ils exercent encore tous deux la médecine et enseignent la médecine familiale et les technologies de la santé. Le Dr Ramsey est professeur clinicien agrégé au département de médecine familiale de l’Université de la Colombie-Britannique, et le Dr Seth, professeur clinicien adjoint (associé) au département de médecine familiale de l’Université McMaster.

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