À un clic de l’épuisement professionnel

September 4, 2019 Mme Jane Coutts

Les dossiers médicaux électroniques (DME) étaient censés être la solution miracle à tous les problèmes liés aux soins de santé au Canada. Leur tenue à jour devait contribuer à la sécurité, à l’efficience et à la continuité des soins. Personne n’avait prévu les effets néfastes qu’ils auraient sur les médecins.

Bien au contraire. Avec un monde d’information à portée de la main, des antécédents des patients jusqu’aux données de suivi des maladies chroniques en passant par une panoplie de documents médicaux instantanément consultables, des options et des recommandations de traitement ainsi que des rappels favorisant la prestation de soins holistiques, les DME devaient permettre aux médecins de dispenser des soins inégalés avec facilité.

En 2015, Le Médecin de famille canadien a publié deux articles sur le sujet. Dans le premier, intitulé Les dossiers médicaux électroniques améliorent-ils la qualité des soins? Oui, Donna Manca se prononce ouvertement pour cette technologie. Médecin de famille à Edmonton et directrice de recherche au Département de médecine familiale de l’Université de l’Alberta, elle affirme que les DME « améliorent la qualité des soins, les résultats chez les patients et la sécurité grâce à une meilleure prise en charge, une réduction des erreurs dans la médication, la diminution des investigations inutiles, et de meilleures communications […] améliorent la vie professionnelle des médecins de famille en dépit de certaines préoccupations subjectives entourant les coûts et le temps requis. »

À l’opposé, Michelle Greiver, médecin de famille à l’Hôpital général de North York (Toronto) et professeure adjointe à l’Université de Toronto, qui était une adepte de la première heure de cette technologie, a complètement changé son fusil d’épaule. Dans le deuxième article, Les dossiers médicaux électroniques améliorent-ils la qualité des soins? Non, elle explique que pour exécuter des tâches comme faire des rappels automatiques et aider à la prise de décisions, les dossiers numériques ont souvent besoin de données structurées ou codées, dont la saisie est chronophage. Selon elle, « les DME actuels ne font pas beaucoup de différence. Pour actualiser leur potentiel, il faudra appuyer une refonte [de leurs] bases de données […] Nous avons besoin d’interfaces d’utilisateurs qui facilitent l’entrée de données à des fins d’aide à la décision clinique. »

Par ailleurs, d’un côté comme de l’autre, un enjeu de plus en plus préoccupant a été négligé : un grand nombre de médecins affirment que les DME contribuent à l’épuisement professionnel. Spok Mobile, une application de messagerie dans le domaine de la santé, a sondé des cliniciens au sujet de l’épuisement professionnel. Au total, 90 % des répondants ont affirmé que l’intensification et l’inefficacité des technologies contribuent au risque d’épuisement professionnel chez les professionnels de la santé, et 95 % estiment que l’amélioration de la convivialité des DME réduirait ce risque.

D’après une revue de six articles publiée en 2018 dans Current Opinion in Anesthesiology, les médecins ont l’impression de passer beaucoup trop de temps à saisir des données. On y cite le directeur général d’une faculté de médecine en Californie, qui affirme que les dossiers électroniques contribuent à l’épuisement professionnel en obligeant les médecins à se transformer en misérables commis à la saisie de données et en leur donnant accès aux renseignements sur les patients 24 heures sur 24, sans que leurs services soient rémunérés ou couverts.

Le lien entre la technologie et l’épuisement professionnel n’est pas qu’anecdotique, c’est-à-dire seulement démontré par quelques personnes au travail très demandant qui pètent les plombs chaque fois que leur ordinateur plante : des études sérieuses ont été consacrées à la question.

L’article Physician stress and burnout: the impact of health information technology, publié en 2019 dans le Journal of the American Medical Informatics Association, s’ouvre sur un résumé de conclusions d’études sur les répercussions des DME. On y indique que ceux-ci contribuent à l’épuisement professionnel en raison de la difficulté à utiliser l’interface utilisateur; du temps de tenue de dossier supplémentaire, par rapport au dossier papier; de la quantité de données auxquelles le médecin pourrait théoriquement accéder pendant une consultation et pour une décision clinique; de l’augmentation du nombre de tâches administratives imposées aux médecins; de la possibilité de travailler n’importe où et n’importe quand; et des répercussions sur l’interaction médecin-patient.

Les médecins ont affirmé aux chercheurs que les DME contribuaient de façon importante à l’épuisement professionnel, et que l’insatisfaction à cet égard faisait en sorte que certains médecins souhaitaient réduire leurs heures de travail clinique ou même quitter leur pratique.

Toujours selon l’étude, l’épuisement professionnel pourrait aussi faire augmenter le taux de roulement du personnel, le taux de toxicomanie, le nombre d’erreurs médicales et le nombre d’allégations de faute professionnelle.

L’article se basait sur un sondage envoyé à tous les médecins du Rhode Island. Sur les près de 1 800 répondants (43 %), 26 % ont déclaré souffrir d’épuisement professionnel. Environ 70 % des médecins utilisant les DME subissent un stress provoqué par la technologie, défini selon trois facteurs : un plus grand niveau de frustration, le temps passé sur les dossiers électroniques à la maison et le manque de temps pour alimenter les DME, ce dernier étant le meilleur facteur prédictif de l’épuisement professionnel.

Les auteurs ne considèrent pas le problème comme insurmontable. Soulignant que les trois quarts des médecins ne souffrent pas d’épuisement professionnel et que ce ne sont pas tous les utilisateurs de DME qui ressentent un stress accru, ils recommandent de demander à ces gens ce qui leur permettait d’interagir calmement avec la technologie. Parmi les solutions mises à l’essai, mentionnons le recours à des transcripteurs pour recueillir et saisir les renseignements sur les patients, la tenue de dossier en équipe, l’élargissement du rôle des assistants médicaux et l’amélioration de la formation en informatique des utilisateurs. Toutes ces solutions seraient utiles.

De toute évidence, le but ultime des technologies de l’information était de donner aux médecins des outils qui leur feraient profiter au maximum des stupéfiantes avancées médicales du 21e siècle. Mais il est tout aussi évident que les professionnels de la santé ont besoin d’outils plus pointus, adaptés à leurs tâches et minutieusement sélectionnés par et pour des médecins. Le corps médical ne devrait pas subir les contrecoups des avantages offerts aux patients.

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Ces documents sont publiés uniquement à titre informatif. Ils ne remplacent en rien un avis médical en bonne et due forme et ne doivent pas être considérés comme des conseils médicaux ou personnels. Les auteurs s’expriment à titre personnel, et leurs opinions ne reflètent pas nécessairement celles de l’Association médicale canadienne et de ses filiales, y compris Joule. L’innovation dirigée par des médecins vous passionne? Écrivez-nous à infojoule@amc.ca.

À propos de l’auteur

Rédactrice-réviseure établie à Ottawa, Jane Coutts se spécialise dans les enjeux liés aux soins de santé. Elle a travaillé comme journaliste pendant 15 ans, principalement pour le Globe and Mail, où elle a couvert les politiques de la santé pendant cinq ans. Depuis la fondation de Coutts Communicates en 2002, Jane s’est employée à rendre les politiques sur les soins de santé plus accessibles et plus pertinentes. Elle organise également des ateliers sur la rédaction en langage clair.

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