La médecine translationnelle au cœur de l’innovation



Au cours de leur carrière, les médecins auront sûrement à annoncer une triste nouvelle à la famille d’un patient : celui-ci, malgré une réanimation réussie, a subi des dommages irréversibles au cerveau.

Cette conversation, le Dr Robert Schultz ne la connaît que trop bien.

« Ce que je trouve le plus difficile dans mon travail de médecin résident en chirurgie cardiaque, c’est de devoir transmettre de mauvaises nouvelles, confie le DSchultz. Même si je me sens privilégié d’être là pour soutenir ces gens dans un moment aussi difficile, c’est une tâche éprouvante parce que les événements sont indépendants de notre volonté : si l’apport sanguin au cerveau est insuffisant pendant une opération cardiaque, on ne peut rien y faire. »

Les services de chirurgie cardiaque utilisent depuis des décennies des techniques visant à refroidir le cerveau pendant que le cœur est arrêté. L’hypothermie induite durant une intervention chirurgicale protège le cerveau en réduisant sa consommation d’oxygène. Ces techniques peuvent toutefois provoquer des saignements, ce qui peut aggraver l’état du patient.

Alors qu’il travaillait comme technicien en soins médicaux d’urgence et comme pompier bénévole, le DSchultz a décidé d’entreprendre des études en médecine. C’est une fois dans le programme qu’il s’est découvert une passion pour la chirurgie cardiaque. Il travaille maintenant à l’Institut cardiovasculaire Libin de l’Alberta.

Ses expériences professionnelles et personnelles l’ont poussé à explorer les façons dont la technologie peut améliorer l’issue des interventions pour les patients.
 

La conception d’une solution plus efficace

Le Dr Schultz a créé un cathéter veineux central spécialisé permettant l’administration de liquides par une ligne intraveineuse existante pour refroidir le cerveau de façon ciblée, profonde et rapide. Judicieusement nommé d’après le dieu grec personnifiant le vent du Nord et l’hiver, le dispositif Boreas Central Line (BCL) élargit l’application de cette technique de refroidissement habituellement utilisée en salle d’opération au chevet du patient.

Puisque le BCL refroidit le cerveau de façon ciblée et profonde en maintenant la température normale du corps, le risque de saignements est réduit. Le BCL est doté d’un ballon qui refroidit le cerveau afin d’assurer la neuroprotection en cas d’urgence, tout comme un coussin gonflable protège le conducteur d’une voiture en cas d’accident.

Le Dr Schultz savait que son innovation pourrait prévenir les dommages au cerveau durant une opération cardiaque, mais il savait aussi que concrétiser son projet ne serait pas chose facile.
 

Nouveau programme, nouvelle perspective

Le résident n’aurait pas pu créer le BCL sans avoir d’abord étudié la médecine translationnelle, un domaine relativement nouveau. Il a récemment obtenu sa maîtrise de l’Université de la Californie à San Francisco (UCSF) et de l’Université de la Californie à Berkeley (UC Berkeley).

« Le fait de travailler au sein d’une équipe multidisciplinaire à l’UC Berkeley et à l’UCSF a été indispensable, précise-t-il. Les membres de l’équipe venaient de tous les horizons : nous avions des ingénieurs, des entrepreneurs, des avocats et des chirurgiens. » Ce mélange éclectique a produit un riche éventail d’idées.

La médecine translationnelle, qui repose sur l’apprentissage par l’expérience, regroupe une grande variété d’activités, de la définition d’une idée jusqu’aux essais cliniques poussés et à la mise au point de nouvelles technologies médicales ou de nouveaux médicaments.

La maîtrise en médecine translationnelle de l’UC Berkeley et l’UCSF consiste essentiellement en des projets d’apprentissage pratique collaboratifs. En petits groupes, les étudiants franchissent diverses étapes, comme l’évaluation des besoins et la conception de prototypes.

La réflexion conceptuelle, qui est au cœur de la médecine translationnelle, se définit comme un processus créatif de résolution de problèmes axé sur les gens qui bénéficieront du produit, du service ou du processus en voie de création. On tient compte à la fois de ce qui est techniquement réalisable et de ce qui est humainement nécessaire.

Le Dr Schultz a spontanément été attiré par cette approche très humaine. « Cette approche axée sur le patient concordait parfaitement avec mon expérience et mes aspirations. »

 

Des données qui ouvrent de nouveaux horizons

Après une recherche exhaustive, le DSchultz a constaté que l’utilisation du BCL lors d’une thrombectomie – le retrait de caillots sanguins obstruant une artère ou une veine –, une procédure intéressante dans les soins aux victimes d’AVC, avait le potentiel de sauver deux fois plus de vies en cas d’AVC. Cette constatation lui a ouvert de nouveaux horizons.

Puisque les données indiquent qu’à l’échelle de la planète, une personne sur six subit un AVC au cours de sa vie, il a voulu explorer le potentiel du BCL. Il a donc consulté des professionnels de la neurochirurgie.


La persévérance d’une équipe

Dès la phase d’essai, l’équipe a dû envisager les choses autrement. En présence de 20 personnes entassées dans une salle, parmi lesquelles des urgentologues d’expérience, le BCL a été testé sur un mannequin de RCR. Les premiers résultats n’étaient pas prometteurs : même si le refroidissement était efficace, les participants ont eu de la difficulté à insérer le cathéter et ne pouvaient pas injecter beaucoup de liquide à la fois.

« Ces résultats ont été éprouvants et ont semé le doute dans mon esprit, admet le Dr Schultz. Mais après tout, la résolution de problèmes est un élément central de l’innovation. »

Ses collègues et lui sont retournés en laboratoire afin de modifier le dispositif. À peine quatre jours plus tard, ils testaient le dispositif repensé dans la même situation. « La deuxième fois, le cathéter a pu être inséré facilement. Je me suis dit : “eh bien voilà, ce n’était pas si difficile!” Chose certaine, la réflexion conceptuelle a accéléré et amélioré notre démarche. »

Le Dr Schultz se sent dynamisé par son expérience avec la médecine translationnelle. Il estime que le BCL pourra améliorer la qualité de vie des personnes ayant survécu à un arrêt cardiaque, avec l’objectif de faire passer de 38 % à 3 % le risque de dommages cérébraux des suites d’un arrêt cardiaque. « Les prochaines étapes seront d’effectuer les contrôles de sécurité et de demander l’approbation de la FDA, explique-t-il. Nous voulons savoir quelle utilisation du BCL sera la plus avantageuse. »

Avec ses nombreuses années d’expérience comme technicien en soins médicaux d’urgence, le Dr Schultz estime que l’utilisation du BCL en situation d’urgence, par exemple dans une ambulance en route vers l’hôpital, pourrait prévenir les dommages au cerveau lors d’un arrêt cardiaque, d’une intervention chirurgicale au cœur ou d’un AVC.

Les mauvaises nouvelles pourraient même se faire plus rares.

À propos de l’auteur

Mme Kerrie Whitehurst

Rédactrice-réviseure à Ottawa, Kerrie Whitehurst se passionne pour le langage clair. Elle a travaillé avec d’importantes organisations canadiennes de soins de santé pendant plus de 20 ans, explorant des questions complexes, dénichant des récits parlants et rédigeant des articles faciles à lire pour tous les publics. Elle a également travaillé dans les domaines des communications stratégiques, des médias, de l’édition et du marketing.

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