Retrouver le feu sacré pour vaincre l’épuisement professionnel

January 8, 2020 Mme Jane Coutts

« Cordonnier mal chaussé », ça n’a jamais été un compliment. Tout comme la citation de la Bible commandant aux médecins de commencer par se guérir eux-mêmes, cette pointe héritée d’un proverbe de Montaigne sous-entend la remise en question d’une compétence, ou le fait que la personne visée devrait d’abord se concentrer sur elle-même et sur ses proches avant de s’occuper d’autrui.

De nos jours, l’expression sert généralement à ignorer la critique provenant de personnes qui ne sont pas au-dessus des reproches qu’elles adressent – ce qui doit laisser un goût bien amer aux médecins en situation d’épuisement professionnel, qui savent mieux que quiconque que le chemin de la guérison est semé d’embûches.

L’épuisement professionnel se caractérise par une intense fatigue émotionnelle, une dépersonnalisation et une altération du sentiment d’accomplissement résultant de longues heures de travail, d’une surcharge de travail, d’un niveau de stress élevé et de perturbations dans la vie personnelle.

Mais pour la plupart des gens, au-delà des causes, le véritable défi est de trouver des solutions. Si l’on devait trouver un point positif à la vague actuelle d’épuisement professionnel, ce serait la variété des stratégies d’évitement qu’elle a suscitées. Après tout, la nécessité est la mère de l’invention. Dans cet article en deux volets, le premier annonçait des moyens de vaincre l’épuisement. Eh bien, les voici! Commençons par jeter un coup d’œil à un autre article du site Web Boldly : Conseils d’un médecin : contrer l’épuisement professionnel.

Le Dr Duncan Rozario, chef du service de chirurgie à l’hôpital Trafalgar Memorial d’Oakville, commence son article en recommandant aux médecins de prendre soin d’eux-mêmes, que ce soit en faisant de l’exercice, en méditant ou en jouant du bol tibétain (quoique n’importe quel instrument peut sans doute faire l’affaire!), mais il ne tarde pas à entrer dans le vif du sujet : réservez du temps pour vous-mêmes dans votre horaire. Tout le monde doit le comprendre, et surtout les médecins : ces moments sont tout aussi importants que les rendez-vous avec les patients et autres réunions. Autre conseil : apprenez à dire non. Sur le plan professionnel, le Dr Rozario recommande aux médecins de participer à la planification des activités de l’organisation où ils travaillent et à l’administration de celle-ci. C’est le meilleur moyen d’avoir un certain contrôle sur les décisions et sur les pratiques potentiellement épuisantes.

Les facteurs qui contribuent à l’épuisement professionnel ont beau être diversifiés, beaucoup d’approches tournent autour d’un axe commun : l’amélioration de la résilience des médecins sur une base individuelle – ce qui occulte le vrai problème et rejette la responsabilité sur les victimes, selon un article d’Alan Card, professeur de psychologie à la faculté de médecine de l’Université de Californie à San Diego. Le fait de travailler auprès de personnes potentiellement en détresse entraîne chez les médecins ce que le psychologue appelle « une souffrance inévitable ». Toutefois, il ne faut pas oublier que d’autres souffrances sont évitables, comme celles associées aux conditions de travail, aux exigences administratives et au caractère irréaliste de certaines attentes.

« C’est logique de vouloir renforcer la résilience pour affronter les souffrances inévitables, explique-t-il, mais c’est une approche qui n’a aucun effet sur les causes sous-jacentes de celles que l’on peut éviter. Cela peut même faire plus de mal que de bien – d’abord, en donnant la fausse impression qu’il existe une solution simple, donc qu’il est inutile d’investir les efforts importants nécessaires pour combler les failles du système. Ensuite, cela peut donner aux médecins l’impression qu’ils sont la source du problème et qu’ils doivent améliorer leur capacité à porter ce fardeau sur leurs épaules. »

La recherche semble indiquer qu’effectivement, les efforts individuels ont un effet limité sur l’épuisement professionnel. Dans une revue systématique intitulée « Controlled Interventions to Reduce Burnout in Physicians », Maria Panagioti et ses collègues ont analysé 20 interventions et conclu que chacune d’entre elles avait des effets non négligeables, mais faibles. En outre, il semble que les efforts individuels (axés sur des techniques de pleine conscience destinées à réduire le stress et sur des programmes d’amélioration de la confiance en soi et des aptitudes de communication, par exemple) soient moins efficaces que ceux menés par les organisations (plus rares).

Conclusion des auteurs : puisque les interventions des organisations (visant essentiellement à modifier les quarts de travail et à réduire la charge de travail) se sont avérées plus efficaces, l’épuisement professionnel semble « relever de la cohérence organisationnelle du système de santé… [il] est donc peu probable qu’on arrive à le contrer en s’appuyant uniquement sur des interventions individuelles ». Ils abondent également dans le même sens qu’ Alan Card sur le fait de blâmer les médecins présentant des symptômes d’épuisement professionnel : ces derniers peuvent percevoir la nécessité de se soigner eux-mêmes comme une responsabilité additionnelle, ou encore « se reprocher leur manque de “résilience” ».

Cela dit – et c’est peut-être justement attribuable à l’intérêt particulier des médecins pour cet enjeu –, les revues regorgent d’articles sur la prévention et l’atténuation de l’épuisement professionnel. Dans « Physician Burnout: the Hidden Health Care Crisis », Brian Lacy et Johanna Chan proposent cinq principes de traitement des médecins qui en souffrent. Il faut :

  • viser l’équilibre entre objectifs professionnels et personnels;
  • contrôler sa carrière et cibler les facteurs de stress;
  • mettre en place des stratégies favorisant le bien-être;
  • être motivé ou retrouver sa motivation;
  • renforcer sa résilience.

L’équilibre passe par le contrôle de son horaire; on ne peut pas toujours accepter de voir un autre patient. Pour ce qui est de la carrière, il faut cibler les choses que l’on trouve épuisantes, se concentrer sur ce qui nous donne de l’énergie, et organiser sa charge de travail en conséquence. Il faut également savoir prendre soin de soi, c’est-à-dire découvrir ce qui nous relaxe et nous fait du bien, et y consacrer du temps chaque jour. Par exemple, c’est prouvé : l’exercice physique et le temps passé en famille réduisent l’épuisement professionnel ou les risques qui lui sont associés. La motivation, celle que l’on trouve ou que l’on retrouve, dépend sans doute des trois premiers éléments. En effet, quand on se sent bien dans sa peau, on peut retrouver le feu sacré, ce qu’on aimait de la médecine au tout début de sa carrière. Enfin, Brian Lacy et Johanna Chan font écho à Maria Panagioti en recommandant de renforcer la résilience personnelle.

Helen Meldrum, professeure agrégée en psychologie à l’Université Bentley, a réalisé des entrevues avec 14 lauréats du prix Fierté de la profession 2007 de l’American Medical Association. Elle questionne ces médecins « modèles » sur les stratégies qu’ils privilégient pour éviter l’épuisement professionnel. Voici les cinq principaux conseils qui se sont dégagés des échanges :

  • Fixez-vous des règles pour respecter vos limites. Cela nécessite de la discipline et une bonne connaissance de soi-même. Idéalement, il faut savoir détecter l’accumulation de stress et prendre des mesures pour renverser la vapeur. Les médecins modèles connaissent leurs limites, et ils les acceptent.
  • Passez du temps en famille et avec vos amis. Pour bon nombre de médecins interrogés, cet aspect est important pour combattre l’épuisement professionnel. Autre élément décisif : l’esprit de camaraderie au travail.
  • Faites de l’exercice. Environ la moitié des médecins interrogés s’entraînent, font de la randonnée ou dansent sur une base régulière; certains aiment prévoir des activités sportives durant leurs vacances.
  • Relaxez. L’autre moitié écoutent ou jouent de la musique (ou les deux), pratiquent des passe-temps, pêchent ou n’hésitent pas à tout mettre sur pause pour profiter d’une bonne nuit de sommeil.
  • Riez. Il est important de faire des blagues et de ne pas tout prendre au sérieux.

« Ça n’a rien de révolutionnaire, précise Helen Meldrum, mais c’est important de le souligner quand des gens aussi occupés et dont la profession est aussi lourde de responsabilités prennent le temps d’appliquer ces conseils. »

Dans leur revue systématique, Maria Pangioti et ses collègues soulignent que, dans les organisations qui ont effectivement adopté des mesures de lutte contre l’épuisement professionnel, ce sont les approches multidimensionnelles qui se sont avérées les plus efficaces. « Les approches combinant plusieurs éléments – changements structurels, communication entre les membres des équipes de soins, esprit d’équipe et sentiment de contrôle sur le travail, par exemple – ont produit les meilleurs résultats en matière de réduction de l’épuisement professionnel. Toutefois, ce genre d’interventions intense et visant l’organisation dans sa totalité sont rares et n’ont pas été étudiées en profondeur. »

En 2017, dans un article intitulé « An Organizational Framework to Reduce Professional Burnout and Bring Back Joy in Practice », Stephen Swenson et Tait Shanafelt ont observé que la réduction de l’épuisement professionnel des médecins était « importante pour améliorer les services offerts aux patients, puisque ce problème a des effets néfastes sur la sécurité des patients, sur l’accès aux services, sur leur qualité et sur l’expérience des patients. » Ils proposent un cadre d’action comprenant six mesures :

  • concevoir des systèmes organisationnels sensibles aux besoins humains;
  • former des leaders en matière de gestion participative;
  • établir une communauté sociale;
  • éliminer les sources de frustration et d’inefficacité;
  • réduire les préjudices évitables causés aux patients et offrir du soutien aux victimes secondaires;
  • promouvoir le bien-être personnel.

Ce ne sera pas facile, mais y a-t-il quelque chose de facile, en santé? Durant les études? Quand on crée un nouveau système? La prévention et la prise en charge de l’épuisement professionnel s’inscrivent sur le même continuum – des esprits brillants s’appliquent ensemble à résoudre un problème qui affecte les gens (dans le cas présent, les médecins) et qui les empêche de vivre une vie saine et heureuse et de faire profiter autrui (les patients) de leur savoir-faire. Non seulement le jeu en vaut la chandelle, mais c’est un effort essentiel pour l’avenir du système de santé.

À propos de l’auteur

Rédactrice-réviseure établie à Ottawa, Jane Coutts se spécialise dans les enjeux liés aux soins de santé. Elle a travaillé comme journaliste pendant 15 ans, principalement pour le Globe and Mail, où elle a couvert les politiques de la santé pendant cinq ans. Depuis la fondation de Coutts Communicates en 2002, Jane s’est employée à rendre les politiques sur les soins de santé plus accessibles et plus pertinentes. Elle organise également des ateliers sur la rédaction en langage clair.

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