Conseils cliniques pour surmonter les événements difficiles sur le plan moral

La plupart des professionnels de la santé ont l’habitude de faire face à un lot quotidien de situations stressantes et difficiles. Toutefois, certaines expériences peuvent nous tourmenter même après coup, habitant nos pensées, exacerbant nos émotions et jouant sur notre système nerveux, et il peut être difficile de s’en détacher.

Les événements profondément perturbants sur lesquels nous n’avons qu’un contrôle limité ont tendance à nous habiter par la suite. Puisque le problème n’a pas été résolu, notre cerveau continue de le ressasser. Résultat : nous pouvons avoir du mal à nous concentrer sur le moment présent. Plus nous y réfléchissons, plus ces souvenirs ou expériences émotionnelles peuvent devenir écrasants.

Ce poids émotionnel s’alourdit dans les cas où la situation cause une détresse ou des préjudices moraux – c’est souvent le cas lorsque nous ne pouvons rien y changer et qu’elle va à l’encontre de notre système de valeurs personnel ou professionnel – et que nos préoccupations n’ont pas été entendues, que nous n’avions pas les outils ou les ressources nécessaires ou que notre intervention est survenue trop tard.

Il est certes impossible d’éviter toutes les situations causant une détresse morale, mais nous pouvons utiliser des stratégies pour réduire leur incidence sur notre bien-être et nous sentir plus en contrôle à l’avenir.

 

Apaiser son système nerveux

Lorsque nous vivons une situation stressante ou que surgit un souvenir profondément perturbant, notre corps entre en mode fuite, lutte et inhibition : le cœur s’emballe, la respiration devient superficielle, les muscles se tendent et l’attention est décuplée. Notre cerveau, détectant un danger ou une menace, se prépare à faire le nécessaire pour nous protéger. Pour se sortir du mode « danger », nous devons lui signaler qu’il peut « éteindre » la réponse au stress et « allumer » le système responsable de la relaxation. Voici deux exercices à essayer :

Pratiquer la respiration carrée (système physiologique)

Repérez un objet carré, comme une fenêtre, un oreiller ou un livre. Fixez-en l’un des coins. Inspirez et expirez lentement et profondément en suivant le contour du carré des yeux, à chaque respiration. Continuez jusqu’à trouver un rythme agréable, ou jusqu’à ce que votre corps commence à se détendre. Plus vous vous exercerez, plus cette technique deviendra efficace lors de situations stressantes.

Conseils :

  1. Plus vous expirez longuement, plus l’effet sera calmant sur votre corps.
  2. Si vous avez de la difficulté à respirer profondément, respirez de façon fluide et régulière.

 

Bien s’ancrer (système émotionnel)

Posez fermement vos pieds sur le sol. Poussez vers le bas en prenant conscience du sol qui vous soutient. Sentez la tension musculaire créée par cette poussée dans vos jambes. Prenez conscience de tout votre corps – sentez la force gravitationnelle dans votre tête, votre colonne vertébrale, vos jambes et vos pieds. Maintenant, regardez autour de vous et portez attention à ce que vous voyez et entendez, à l’endroit où vous vous trouvez. Lorsque l’intensité de votre sentiment d’enracinement (ou d’ancrage) vous semble suffisante, vous pouvez revenir à ce que vous faisiez auparavant.

 

Se libérer de ses pensées obsessionnelles (système cognitif)

Les pensées angoissantes ou intrusives sont parfois appelées « obsessionnelles »; elles nous arrachent au moment présent et nous projettent vers certaines pensées ou images. Pour s’en libérer, il faut s’en distancier. La diffusion cognitive est une stratégie qui nous permet de prendre un peu de recul pour observer nos pensées et décider de ce que nous en ferons. Elle nous aide à mieux les contrôler et à nous ouvrir au moment présent. Voici deux exercices à essayer :

Les feuilles d’arbres sur l’eau du ruisseau

Commencez par visualiser un ruisseau où flottent des feuilles d’arbres. Prenez chacune des pensées qui surgissent dans votre esprit, placez-la sur une feuille et laissez-la s’éloigner en flottant. Répétez l’exercice avec chaque pensée – qu’elle soit agréable, douloureuse ou neutre. Si le flux de vos pensées s’arrête, continuez d’observer le ruisseau en attendant qu’il reprenne. Observez vos pensées aller et venir avec curiosité et indulgence, et montrez-vous patients avec celles qui s’attardent un peu.

 

Repérer, réfléchir et observer

Suivez ces trois étapes :

  1. Repérez la pensée et nommez-la : p. ex., « la santé de ma famille ».
  2. Réfléchissez : dites-vous à vous-même « je pense à la santé de ma famille ».
  3. Observez : dites-vous à vous-même « je remarque que je pense à la santé de ma famille ». Le fait de dire ces phrases à voix haute peut vous aider, mais si ce n’est pas possible, vous pouvez simplement les prendre en note mentalement.

 

Se reconnecter à ses valeurs

Les valeurs donnent une orientation et un sens à notre existence; elles reflètent ce qui compte le plus pour nous. Mais dans certaines situations, surtout lors de circonstances exceptionnelles, il nous est impossible d’agir conformément à notre système de valeurs personnelles ou professionnelles. En nous éloignant de celui-ci, nous intensifions notre détresse. Il est cependant possible de réduire les répercussions d’un événement éprouvant, notamment en adoptant des comportements qui correspondent à nos valeurs. Même si cette stratégie ne change rien à la situation, elle peut nous aider à retrouver notre identité profonde.

Prendre les bonnes décisions

La vie est remplie de moments décisifs, où on doit déterminer les comportements à adopter. Quand on se trouve dans une situation difficile, il peut être utile d’examiner ses options. Voici quelques exemples pour vous aider à réfléchir et à agir en fonction de vos valeurs :

« Je n’ai pas l’endurance nécessaire pour prendre soin de ma famille tout en donnant un bon rendement au travail. »

  1. Prenez conscience de vos émotions ou pensées négatives (p. ex., culpabilité ou tristesse);
  2. Posez-vous la question suivante : Que puis-je faire pour respecter mes valeurs dans la situation actuelle? (p. ex., compassion envers moi-même, moments d’échange plus courts);
  3. Passez à l’action : Dites-vous : Je fais de mon mieux; je ne suis pas la seule personne dans cette situation; je peux poser de petits gestes pour entretenir les liens avec ma famille plutôt que d’essayer de répondre à mille et une demandes en même temps).

« Mon patient ne peut pas recevoir de visiteurs et se sent très isolé. »

  1. Prenez conscience de vos émotions ou pensées négatives (p. ex., tristesse ou douleur associée au fait de voir quelqu’un d’autre souffrir);
  2. Posez-vous la question suivante : Quelles sont les valeurs que je peux appliquer dans la situation actuelle? (p. ex, compassion et gentillesse envers autrui);
  3. Passez à l’action : Reconnaissez à quel point la situation est difficile pour le patient; rappelez-vous qu’elle est difficile pour vous aussi; lorsque vous interagissez avec ce patient et que vous montrez de la gentillesse à son égard, prenez le temps de prêter une attention particulière à cet attachement.

« Je ne pense pas avoir les ressources nécessaires pour offrir les meilleurs soins possible à mes patients. »

  1. Prenez conscience de vos émotions ou pensées négatives (p. ex., détresse morale, colère, anxiété);
  2. Posez-vous les questions suivantes : Quels sont les risques et les avantages de chacune des options qui s’offrent à moi? Quels systèmes peuvent favoriser mon bien-être?
  3. Passez à l’action : demandez du soutien technique ou personnel; pensez à un petit geste qui vous aidera à prendre soin de vous.

 

Si vous vivez de la détresse morale ou une situation difficile, il est tout à fait normal de demander de l’aide à vos pairs, de consulter votre équipe d’éthique ou d’obtenir du soutien professionnel en santé mentale. Voici quelques ressources de base :

Texte rédigé en collaboration avec Gillian Potter, résidente en psychologie et avec la Dre Kerri Ritchie, psychologue certifiée.

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Ces documents sont publiés uniquement à titre informatif. Ils ne remplacent en rien un avis médical en bonne et due forme et ne doivent pas être considérés comme des conseils médicaux ou personnels. Les auteurs s’expriment à titre personnel, et leurs opinions ne reflètent pas nécessairement celles de l’Association médicale canadienne et de ses filiales, y compris Joule. Ce sujet vous passionne? Écrivez-nous à infojoule@amc.ca.

À propos de l’auteur

Dre Caroline Gérin-Lajoie

La Dre Caroline Gérin-Lajoie est psychiatre et vice-présidente, Santé et bien-être des médecins à l’Association médicale canadienne.

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