Cette vieille tradition a-t-elle un rôle à jouer dans les soins de santé au 21e siècle?

December 23, 2019 Mme Jane Coutts

Beaucoup jugent la pratique de la pleine conscience intimidante et inaccessible, malgré qu’elle vise à calmer l’esprit et à favoriser la concentration. N’est-ce pas paradoxal?

Il est démontré que médecins comme patients ont avantage à se libérer des pensées négatives et des inquiétudes qui se bousculent dans leur tête pour « vivre l’instant présent » et se concentrer sur ce qui les entoure. Cela permet d’améliorer la communication et de laisser place à l’empathie et à l’ouverture d’esprit pour poser un diagnostic.

Pour y arriver, il faut toutefois renoncer au mode « multitâches et performance » qu’adoptent souvent les médecins pour survivre à leur formation et à leurs journées de travail exigeantes, et ainsi... ne penser à rien du tout? Pas tout à fait. Mais il faut bel et bien changer d’état d’esprit.

Concept issu du bouddhisme zen quelque 500 ans avant notre ère, la pleine conscience s’est immiscée en médecine occidentale dans les années 1970 par l’entremise de Jon Kabat-Zinn, titulaire d’un doctorat en biologie moléculaire du Massachusetts Institute of Technology. Adepte de la méditation zen bouddhiste, il a fusionné les concepts de cette pratique à la science pour développer une méthode de réduction du stress reposant sur la pleine conscience. Il est d’ailleurs le fondateur du Center for Mindfulness in Medicine, Health Care, and Society de la Faculté de médecine de l’Université du Massachusetts.

M. Kabat-Zinn définit la pleine conscience comme un « état de conscience atteint en portant intentionnellement son attention sur le moment présent et en rejetant tout jugement. »

David Schoeder et ses collègues proposent une définition légèrement plus détaillée dans un article concernant un essai clinique randomisé sur la pleine conscience paru dans le American Journal of Lifestyle Medicine : « forme d’entraînement mental qui améliore la capacité d’une personne à vivre dans l’instant présent sans jugement, on décrit souvent la pleine conscience comme le fait de “voir avec discernement” ».

Vous n’y comprenez toujours rien? Ne vous en faites pas, vous n’êtes pas seul. Soyons pragmatiques. Dans une étude de 2013 sur la pleine conscience et la qualité des soins de santé, on définit la pleine conscience comme « l’attention, la curiosité, la présence et la faculté d’adopter plusieurs points de vue simultanément, qualités qui favorisent toutes une plus grande conscience de soi et des autres ». Selon les auteurs, en aidant les médecins à libérer leur esprit de leurs préoccupations, préjugés et autres façons de penser bien ancrées, « la pleine conscience permet aux cliniciens d’être pleinement attentifs, notamment aux besoins des autres, moins enclins à éviter les situations éprouvantes et plus susceptibles d’envisager diverses options dans les situations complexes ».

La pleine conscience a d’abord été intégrée aux pratiques médicales courantes dans les années 1970 comme technique de réduction du stress chez les patients, en particulier les personnes atteintes de cancer, de dépression, de douleurs chroniques ou de toute autre maladie pour laquelle la détresse psychologique ou émotionnelle est un facteur constant. Il a été largement et rigoureusement démontré qu’une formation sur la pleine conscience réduit l’anxiété, l’insomnie et le stress chez les patients aux prises avec différents problèmes de santé.

L’idée selon laquelle une formation sur la pleine conscience pourrait aussi bénéficier aux médecins a mis du temps à faire son chemin, et les études sur les retombées pour les médecins et les stagiaires sont beaucoup moins nombreuses. La plupart d’entre elles reposent sur un échantillon de participants relativement petit ou des participants volontaires; cela dit, la plupart de ces études reconnaissaient des avantages indéniables à cette pratique.

Lors d’une étude australienne réalisée en 2017, 44 internes du service d’urgence ont été aléatoirement répartis dans un groupe témoin, qui a eu droit à une heure de pause supplémentaire par semaine, ou un groupe expérimental participant à un programme de formation sur la pleine conscience de 10 semaines. Les résultats des participants au programme ont montré une diminution importante du stress et de l’épuisement professionnel, ce qui n’était pas le cas pour le groupe témoin.

Une autre étude menée auprès d’internes en chirurgie, publiée dans le JAMA Surgery en 2018, portait sur la faisabilité d’intégrer la pleine conscience à leur formation. Le taux de participation est demeuré élevé tout au long du programme de 18 mois. Par ailleurs, les participants ont beaucoup apprécié l’expérience et utilisaient toujours les enseignements un an après la fin du programme.

Le manque de temps étant un obstacle à l’adoption de la pratique par les médecins (les programmes initiaux de réduction du stress reposant sur la pleine conscience – encore largement utilisés – commencent par une initiation d’une fin de semaine, suivie de séances hebdomadaires de deux heures et demie pendant huit semaines, plus 45 minutes de méditation par jour), on a créé des programmes plus courts. Dans le cadre d’une étude réalisée en 2016, des médecins en soins primaires de l’Oregon ont participé à une fin de semaine d’initiation à la pleine conscience et à deux séances de suivi. Trois mois après le cours, les participants ont indiqué avoir une meilleure conscience et éprouver moins de stress, d’épuisement émotionnel ou de sentiment de dépersonnalisation que les membres du groupe témoin. La plupart sont arrivés à ces résultats en méditant moins de 10 minutes par jour.

Dans un texte publié en 2018 dans le Journal of Patient Experience, Leonard Calabrese, de la clinique de Cleveland, nomme plusieurs raisons d’ajouter la pleine conscience aux programmes de médecine. D’abord, les soins s’en trouveraient améliorés. « Un médecin plus calme, capable de se concentrer sur le travail qu’il effectue, est manifestement plus apte à la prise de décisions déterminantes. Des études ont montré que la pleine conscience et la méditation peuvent influer sur plusieurs aspects de la qualité des soins, notamment la communication axée sur les patients et le taux de satisfaction de ces derniers. » L’auteur note que la pleine conscience améliore également la faculté d’empathie et de compassion des médecins.

D’autres avantages pour les médecins sont notamment l’atténuation de l’épuisement émotionnel, de l’insatisfaction au travail et de l’épuisement professionnel. « Les avantages de la pleine conscience et de la méditation sont évidents : quelle que soit la raison de vous y adonner (relaxer, se détendre, améliorer son humeur, faire de l’argent ou propager amour et compassion), vous êtes gagnants. »

L’état de pleine conscience – un esprit calme où les centaines de pensées en quête d’attention ne sont plus que des nuages flottant dans un ciel bleu et clair, observés tranquillement avant qu’ils ne s’éloignent – semble probablement aussi éloigné de la réalité quotidienne d’une pratique médicale très prenante qu’un jardin zen à flanc de montagne, du centre-ville de Manhattan. Pour l’atteindre, il faut y mettre discipline, temps, efforts et concentration aux moments précis où ces centaines de pensées accaparent notre attention. Mais les gestes à poser sont simples, et la récompense est de taille.

 

Si le temps vous semble venu d’essayer la pleine conscience, lisez mon prochain article : Six techniques pour apaiser l’esprit : la pleine conscience dans une vie surchargée.

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À propos de l’auteur

Rédactrice-réviseure établie à Ottawa, Jane Coutts se spécialise dans les enjeux liés aux soins de santé. Elle a travaillé comme journaliste pendant 15 ans, principalement pour le Globe and Mail, où elle a couvert les politiques de la santé pendant cinq ans. Depuis la fondation de Coutts Communicates en 2002, Jane s’est employée à rendre les politiques sur les soins de santé plus accessibles et plus pertinentes. Elle organise également des ateliers sur la rédaction en langage clair.

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