Conseils d’un médecin : contrer l’épuisement professionnel

L’épuisement professionnel n’est pas seulement lié à la résilience personnelle. Nous recrutons des jeunes talentueux et les formons à devenir les meilleurs médecins possible. Puis le système leur met des bâtons dans les roues qui les empêchent de fournir des soins de qualité dans des délais raisonnables. Pour moi, c’est cela le problème fondamental qui cause des symptômes d’épuisement professionnel chez les médecins. Voici quelques conseils pour remédier à la situation.

À l’échelle individuelle

Développez votre résilience en faisant régulièrement de l’activité physique, en adoptant une alimentation saine et de bonnes habitudes de sommeil, et en méditant. Cernez vos besoins et faites-en une priorité. Écrivez, faites du yoga, jouez du bol chantant tibétain… trouvez votre source d’inspiration!

Prenez votre horaire en main. Réservez-vous du temps pour des activités récréatives qui donnent du sens à votre vie. Oui, c’est bien vous qui gérez votre horaire. Si vous cherchez quelqu’un à blâmer, regardez dans le miroir.

Apprenez à dire non, le mot le plus important d’entre tous. Répétez-le et ressentez-le. Apprenez à le dire à votre famille, à vos amis, à vos collègues, à vos patients et aux gestionnaires. Vous verrez que c’est en forgeant qu’on devient forgeron. Le système de santé tentera de profiter de vous et de vous faire travailler plus longtemps gratuitement. Votre temps a une valeur : assurez-vous d’être rémunéré en conséquence. Les gestionnaires doivent vous valoriser et investir en vous pour que le système survive. Et ils le feront parce que le réseau doit survivre, comme toutes les personnes qui y travaillent. Besoin d’apprendre à dire non? Vous trouverez des trucs ici : 49 ways to say no to anyone [en anglais].

Pourquoi êtes-vous en médecine? Quel est votre POURQUOI? Lisez le livre de Simon Sinek, Commencer par pourquoi. Rarement trois heures de lecture vous auront-elles été aussi utiles. Ce que vous croyez important ne l’est peut-être pas autant que vous l’imaginez. Sans compter que ce devrait être une priorité de trouver un sens à sa vie.

J’ai un collègue, le Dr John Crosby, qui est un modèle de sagesse. Il a écrit un merveilleux guide sur l’épuisement professionnel chez les médecins et sur la gestion médicale, qui, je crois, est l’un des articles les plus pertinents (et les mieux écrits) pour les praticiens canadiens. Tous les médecins, sans exception, devraient le lire. Il devrait faire partie du cursus médical. Je ne répéterai pas les conseils du Dr Crosby : allez plutôt les lire directement ici [en anglais seulement].

Pour en savoir davantage sur le problème, consultez les nombreuses ressources sur le site Web de notre service de chirurgie [en anglais].

À l’échelle de l’établissement

Les politiques, de par leur nature, servent à déterminer qui obtient quoi. Si vous souhaitez résoudre les problèmes organisationnels et personnels qui entraînent des préjudices moraux et de l’épuisement professionnel, il faut vous impliquer dans l’administration de votre établissement, et plus précisément dans l’amélioration de la situation pour les médecins, le personnel et les patients.

  • Assurez-vous d’avoir un droit de regard sur l’augmentation et l’allocation des ressources. Engagez plus de médecins : répartissez la charge de travail et trouvez des moyens créatifs de diviser les ressources disponibles. Vous serez étonné de voir comment il est facile de s’adapter à une légère diminution du revenu.
  • À l’aide de la technologie, automatisez le traitement de la paperasse et les processus qui occupent inutilement les médecins.
  • Apprenez comment mettre en œuvre des changements – c’est beaucoup plus difficile qu’on le croit, mais aussi plus satisfaisant. Aimez-vous aller travailler? Si votre réponse est « non », faites les changements nécessaires pour qu’elle devienne « oui ».
  • Étudiez les processus de priorisation clinique de votre établissement qui déterminent le mode d’attribution des heures de travail des nouveaux chirurgiens, des jours d’accès aux salles d’opération, de l’équipement et du temps réservé aux patients externes. Puis agissez et éprouvez les processus.
  • Apprenez à connaître la fondation locale qui fait des campagnes de financement pour votre hôpital. Ensemble, expliquez à la communauté les retombées des dons sur les soins de santé.
  • Rencontrez le maire de votre ville et le député provincial : sans votre aide, ils ne peuvent pas faire leur travail, défendre les intérêts de votre hôpital et obtenir plus de ressources.

Rappelez-vous les paroles de Peter Drucker : « Le meilleur moyen de prédire l’avenir est de le créer. » Commencez maintenant.

Ce que nous avons fait

Être à la fois de garde et en salle d’opération peut parfois vous donner l’impression d’être en zone de guerre. Les obligations de garde nuisent à votre pratique, à votre sommeil et à votre santé. Une étude récente [en anglais] a montré qu’il faut trois jours pour se remettre d’une nuit de garde. Évitez-les le plus possible, et ne faites pas plus de 24 heures à la fois.

Nous avons lancé un service de chirurgie générale d’urgence et engagé trois chirurgiens généraux. Ces derniers s’occupent des demandes de jour du lundi au vendredi, et nous nous partageons les nuits et les fins de semaine. C’était l’un des meilleurs changements pour ma pratique : nous avons réduit les temps d’attente en chirurgie et la durée d’hospitalisation. Les chirurgiens d’urgence ne s’occupent que du service d’urgence, et des salles d’opération et d’imagerie leur sont réservées. Ils ont aussi des plages horaires à consacrer aux patients externes.

De plus, nous engagerons d’ici deux ans 10 nouveaux chirurgiens de différentes spécialités pour remédier aux problèmes liés à l’attente et à la charge de travail. Le revenu des chirurgiens connaîtra-t-il une baisse? Il faut parler ouvertement de cette question. Une liste d’attente d’une semaine, d’un mois ou d’une année n’a pas d’effet sur votre revenu, mais peut grandement modifier le temps d’attente et la satisfaction des patients.

Plus de temps libre signifie plus de temps pour faire des consultations avec les patients, réaliser des interventions chirurgicales non urgentes, occuper d’autres fonctions rémunérées ou entreprendre d’autres activités de son choix.

Étonnamment, je ne suis pas aussi indispensable que je le croyais pour l’hôpital et mes patients. Les patients veulent des soins de qualité et une bonne expérience, que ça provienne de moi ou non. Grâce au service de chirurgie d’urgence, les patients ont une consultation, sont opérés et retournent à la maison plus rapidement, satisfaits de l’excellence des soins et de leur expérience positive.

Je peux donc faire des tâches non urgentes sans recevoir de demande de l’urgence ou des unités de soins. Nous avons amorcé le processus d’embauche d’un adjoint au médecin (AM), qui assistera nos chirurgiens d’urgence dans leur extraordinaire travail et ainsi préviendra leur épuisement professionnel.

Nous avons aussi créé des programmes d’évaluation diagnostique pour le cancer du sein et du côlon afin d’accélérer le diagnostic et le traitement des patients. Enfin, nous avons implanté à l’aide de la plateforme Reacts un programme de soins virtuels qui facilite la communication avec les patients.

La coordonnatrice du bien-être du personnel, Louisa Nedkov, travaille avec nous à améliorer le bien-être des médecins par la sensibilisation à cette question et à l’épuisement professionnel, la préparation de rencontres éducatives et la création d’un réseau de soutien par les pairs en chirurgie. Elle nous aide à mettre sur pied un programme de méditation guidée destiné aux médecins, au personnel et aux patients. La méditation guidée est non seulement efficace, mais aussi plus accessible qu’on le croit.

Vous aimerez peut-être notre récent article qui explore le sujet de l’épuisement professionnel. Vous le trouverez ici [en anglais].

 

Les administrateurs de la santé doivent comprendre que la survie du système passera par un changement d’attitude qui priorisera le bien-être des professionnels. N’hésitez pas à diffuser vos observations et constats dans des commentaires, des lettres et des publications : la puissance du changement se trouve dans le nombre. En nous soutenant mutuellement, nous finirons tous par comprendre que l’empathie est la voie de choix pour avancer ensemble.

À propos de l’auteur

Dr Duncan Rozario

Le Dr Duncan Rozario, MD, FRCSC, FACS, est chef du service de chirurgie à l’hôpital Trafalgar Memorial d’Oakville et directeur médical du programme de soins virtuels d’Oakville. Il se spécialise dans la prise en charge du cancer colorectal et du cancer du sein, la réparation de hernie, la chirurgie laparoscopique de la vésicule biliaire, la colonoscopie et la gastroscopie, les gardes pour le service d’urgence et les interventions mineures chez les patients externes. Il est aussi professeur adjoint de clinique (associé) au Département de chirurgie de l’Université McMaster.

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