Faire le point en période de stress intense : facteurs de risque et signaux d’alarme

July 9, 2020
 
Dans le cadre de la série de webinaires de Joule sur la COVID-19, l’animatrice, la Dre Jillian Horton, discute avec le Dr Michael Kaufmann, un spécialiste du bien-être des médecins et du traitement des toxicomanies. Le Dr Michael Kaufmann a été, pendant plus de vingt ans, directeur fondateur du programme de santé des médecins de l’Association médicale de l’Ontario. Il est aujourd’hui directeur du bien-être des médecins pour le William Osler Health System.
 
Le Dr Kaufmann parle de sa propre expérience de la toxicomanie et des signaux d’alarme que les professionnels de la santé peuvent surveiller chez eux en cette période d’incertitude.

tweetable: « La guérison de la toxicomanie n’est pas qu’une question de ne plus consommer de drogue ou d’alcool, ou de se libérer des symptômes. Il s’agit de vivre une vie saine, une vie caractérisée par l’intégrité et la prévention de la rechute. » — Dr Michael Kaufmann

PRINCIPAUX POINTS À RETENIR

Vous vous êtes intéressé au bien-être des médecins après vous être vous-même rétabli. Pouvez-vous nous en parler? 

  • Le Dr Kaufmann a entrepris sa carrière comme médecin de famille dans un cadre rural. 
  • Il y avait beaucoup de problèmes de toxicomanie dans sa famille, et il ne connaissait pas les stratégies d’adaptation requises pour exercer la médecine familiale en milieu rural. 
  • Il a donc trouvé du réconfort dans les opioïdes et a découvert qu’il pouvait facilement s’en procurer. 
  • La dépendance n’a pas tardé à se manifester, mais il est content d’avoir pu se rétablir rapidement. 
  • Il a de nombreuses raisons d’être reconnaissant de cette expérience.
 

Pendant votre rétablissement, des éléments clés vous ont-ils permis de reconnaître le risque de rechute? 

  • Le Dr Kaufmann a appris que l’un des éléments clés du rétablissement consiste à prendre soin de soi.
  • L’une des premières choses que l’on apprend est l’acronyme H.A.L.T., c’est-à-dire quatre principes de soins autodirigés pour guérir et rester en santé :
    • Hungry (affamé) : On ne doit pas avoir faim. Ça semble évident, mais de nombreux médecins sont trop occupés et sautent des repas.
    • Angry (fâché) : Nous ne pouvons pas nous permettre de garder des émotions négatives fortes comme la colère ou la rancœur. Nous devons les gérer de manière saine.
    • Lonely (seul) : La toxicomanie peut entraîner la solitude, parce qu’on a tendance à se couper des relations importantes. Le secret du Dr Kaufmann a été de faire l’inverse : rétablir des relations existantes, créer de nouvelles relations saines, aller à des réunions de toxicomanes, s’entourer de personnes rétablies et adopter leurs bonnes habitudes.
    • Tired (fatigué) : Les médecins connaissent très bien la fatigue. Pendant sa formation et au début de sa pratique, le Dr Kaufmann était presque toujours fatigué parce qu’il travaillait tard le soir ou toute la nuit. Les opioïdes l’aidaient à lutter contre la fatigue, et c’est l’une des principales raisons pour lesquelles il était devenu toxicomane.
tweetable: « La vie d’un toxicomane peut être très solitaire. Nous avons tendance à être malades en secret, derrière des portes closes, et à éviter les relations importantes par exemple avec la famille, les amis et les collègues. Pour moi, le secret du rétablissement a été de faire le contraire. »
La pandémie met bon nombre d’entre nous dans un état de stress intense et prolongé. Dans quelle mesure cela influence-t-il l’évaluation de nos propres facteurs de risque et faiblesses en lien avec la toxicomanie? 
  • Selon le Dr Kaufmann, il faut du temps, des efforts et de la pratique pour développer sa conscience de soi et sa vigilance.
    • Les personnes en rétablissement travaillent sur ces points tous les jours.
    • Pour d’autres, ce n’est pas tellement naturel.
  • Il dit que les médecins sont habituellement des gens résilients, mais que beaucoup d’entre eux étaient déjà surchargés et souffraient de symptômes d’épuisement professionnel avant la pandémie.
  • Compte tenu de l’énergie requise pour faire une auto-évaluation et rester vigilants, il n’est pas étonnant que les médecins ne le fassent plus.
  • Le Dr Kaufmann explique que cela est dû à la charge allostatique, notre mécanisme d’adaptation physiologique au stress chronique.
    • Nous savons tous que « lutter ou fuir » est une réaction naturelle au stress, mais notre organisme doit retrouver une homéostasie normale pour se remettre à bien fonctionner.
    • Si nous ne pouvons pas retourner à l’homéostasie, nous développons un stress chronique à cause de la charge allostatique constante.
    • Cela nuit à nos capacités cognitives et à d’autres systèmes.
  • Les conditions auxquelles les travailleurs de la santé font face depuis quelque temps peuvent contribuer à la charge allostatique, ce qui les rend plus vulnérables.
tweetable: « Si la COVID-19 est pandémique, l’épuisement professionnel est endémique. Une forte proportion de médecins, parfois 50 % ou plus, vivaient déjà un certain degré d’épuisement professionnel. »

Que conseillez-vous aux médecins aux prises avec les faiblesses qui viennent avec divers troubles? 

  • Selon le Dr Kaufmann, nous avons tous des faiblesses qui peuvent être mises en évidence par un stress permanent.
  • Parce qu’ils veulent prévenir les rechutes, les gens qui ont des problèmes chroniques (troubles de l’humeur ou anxieux, affections physiques comme une maladie coronarienne, ou toxicomanie) ont tendance à reconnaître plus facilement que les autres les signaux d’alarme.
  • L’une des principales façons de se protéger consiste à être attentif et à surveiller les changements dans les domaines suivants :
    • Mode de vie : Comment se passent le quotidien à la maison, l’alimentation, l’exercice, les passe-temps et les activités enrichissantes?
    • Relations : Passons-nous assez de temps avec les gens qui nous sont chers?
    • Humeur : Sommes-nous irritables, anxieux, tristes ou déprimés?
  • Pour prévenir les rechutes, nous devons surveiller si des changements négatifs surviennent dans nos comportements ou les activités qui nous plaisent, ou si nous adoptons des comportements inadaptés.
  • Une façon efficace de le faire consiste à se surveiller et à vérifier auprès des autres.
tweetable: « Chapeau à ceux qui sont capables de réaliser qu’ils prennent un verre ou deux de plus que d’habitude et qu’ils devraient faire attention. » 

À propos de l’alcool : supposons qu’une personne fait une auto-évaluation et réalise que depuis le début de la pandémie, elle a pris l’habitude de boire tous les soirs, mais qu’elle pense qu’elle n’avait pas de problème d’alcool avant. Est-ce un signal d’alarme? 

  • Selon le Dr Kaufmann, il est utile de savoir quand nous commençons à nous comporter de manière plus risquée.
  • L’alcool est socialement acceptable et facilement accessible, et il fait partie de la vie de la plupart des gens qui ne sont pas en rétablissement. 
  • Les critères diagnostiques de la toxicomanie et de l’alcoolisme ne sont pas axés sur la quantité consommée ou la fréquence de la consommation; ils sont beaucoup plus liés à la relation avec la substance et à ses effets sur notre vie. 
  • Quand on a besoin d’une certaine substance pour se sentir bien, traiter la douleur ou surmonter des difficultés, on est sur une pente dangereuse. Ce sont les signes que recherche le Dr Kaufmann.
tweetable: « Une personne perspicace peut remarquer qu’elle a hâte d’arriver chez elle pour boire un verre ou deux. C’est ce que je faisais avant de tomber vraiment malade. Je rentrais chez moi pour boire quelques bières, que je descendais assez vite parce que je savais que je me sentirais mieux. J’ai commencé à y penser de plus en plus chaque jour. C’est à ce moment qu’il faut se demander si c’est un signal d’alarme. » 

La COVID-19 n’est pas près de disparaître. À court terme, que peuvent faire les médecins pour ne plus simplement surveiller les facteurs de risque, mais élaborer un plan sensé afin de prendre soin d’eux? 

  • Le Dr Kaufmann dit que même dans des circonstances idéales, il peut être difficile d’adopter un mode de vie où prendre soin de soi est une priorité.
  • La culture médicale, y compris en contexte de formation, ne pousse pas à adopter un mode de vie sain. De nombreux milieux de travail et programmes de formation commencent à en tenir compte, mais la culture peut mettre du temps à changer. 
  • Le Dr Kaufmann espère que la pandémie pourra accélérer ce genre de changement.
  • La compassion envers autrui passe d’abord par la compassion envers soi. 
  • Nous devons revoir notre vision des soins autodirigés et les considérer comme un acte d’autoprotection et un extraordinaire geste de gentillesse envers nous-mêmes. 
tweetable: « Si je peux convaincre des médecins que nos patients n’obtiennent pas le meilleur de nous-mêmes, voire qu’ils souffrent si nous ne prenons pas soin de nous, je pourrais les convaincre que leur bien-être personnel vaut la peine. [Ce peut être de] faire une pause pour manger un morceau pendant une journée occupée, se reposer ou boire quelque chose. Ou alors, quand on est à la maison, au lieu de boire un verre, on peut sauter sur l’appareil elliptique pour quelques minutes. Le sentiment de bien-être est plus sain et plus durable. Pourquoi pas? Pourquoi ne pas faire ça? »

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Ces documents sont publiés uniquement à titre informatif. Ils ne remplacent en rien un avis médical en bonne et due forme et ne doivent pas être considérés comme des conseils médicaux ou personnels. Les auteurs s’expriment à titre personnel, et leurs opinions ne reflètent pas nécessairement celles de l’Association médicale canadienne et de ses filiales, y compris Joule. Ce sujet vous passionne? Écrivez-nous à infojoule@amc.ca.

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