Épuisement professionnel : les déclencheurs intrinsèques, extrinsèques et inévitables

January 3, 2020

Entre la volonté de parfaire votre éducation, de vous qualifier pour différents objectifs professionnels et de prodiguer des soins, vous n’avez plus une once d’énergie émotionnelle. Ce n’est plus un patient que vous avez devant vous; c’est une maladie, et vous devez la traiter. Vous vous regardez dans le miroir et, secrètement, vous vous demandez si la personne que vous voyez saura se montrer à la hauteur… Mais comment en êtes-vous arrivé là?

C’est l’épuisement professionnel, un problème qui touche un nombre renversant de médecins et d’apprenants au cours de leur carrière médicale. Un sondage national mené en 2018 par l’Association médicale canadienne révèle qu’il s’agit d’un problème sérieux au Canada :

Parmi les 2 547 médecins et les 400 médecins résidents sondés, 30 % estiment ressentir un degré d’épuisement professionnel élevé, c’est-à-dire qu’ils ressentent de l’épuisement émotionnel et une impression de dépersonnalisation au moins une fois par semaine; 34 % des répondants remplissent des critères associés à la dépression. En outre, près d’un répondant sur cinq affirme avoir eu des pensées suicidaires au cours de sa vie, et 8 % avouent y avoir pensé dans les 12 derniers mois.

Ce sont les médecins résidents, les femmes médecins et les médecins dans leurs cinq premières années de pratique qui affichent les taux d’épuisement professionnel, de dépression et de pensées suicidaires les plus élevés. Toutefois, il s’agit d’un problème généralisé dans la profession; les taux ne varient pas de manière significative selon la région ou la spécialité.

C’est au psychologue américain Herbert Freudenberger qu’on doit le terme anglais bien connu burnout, employé au sens d’un « état d’épuisement émotionnel et physique attribuable à la vie professionnelle ». Ce terme est apparu pour la première fois en 1974 dans le Journal of Social Issues. Un article rédigé par Wolfgang Kaschka et ses collègues souligne que les travaux de M. Freudenberger portaient à l’origine sur les travailleurs du secteur bénévole (cliniques gratuites, refuges, etc.), mais qu’ils ont, depuis, été appliqués à toutes sortes de professions.

Plus récemment, en mai 2019, l’Organisation mondiale de la Santé a précisé sa définition de l’épuisement professionnel, qui datait de 1994. Elle se lit désormais comme suit :

L’épuisement professionnel est un syndrome conceptualisé comme résultant d’un stress chronique au travail qui n’a pas été correctement géré. Trois dimensions le caractérisent :

  • un sentiment de manque d’énergie ou d’épuisement;
  • un retrait vis-à-vis du travail ou des sentiments de négativisme ou de cynisme liés au travail;
  • une perte d’efficacité professionnelle.

La définition en vigueur pour les médecins est celle de Christina Maslach et de Susan Jackson, créatrices du questionnaire de Maslach sur l’épuisement professionnel. Brian Lacy et Johanna Chan, dans un article intitulé « Physician Burnout : the Hidden Health Care Crisis », indiquent que Mmes Maslach et Jackson définissent l’épuisement professionnel comme « un construit tridimensionnel caractérisé par des sentiments d’épuisement émotionnel et de dépersonnalisation ainsi que par une baisse du sentiment d’accomplissement personnel ».

Le tandem Lacy-Chan précise que les médecins émotionnellement épuisés se sentent « surmenés et poussés à bout; ils ont l’impression de ne plus avoir quoi que ce soit à donner ». Par conséquent, ils peuvent devenir incapables de faire preuve de compassion. La « dépersonnalisation » engourdit les sentiments des médecins à l’égard de leurs patients et des autres travailleurs du milieu de la santé, ce qui peut mener à des comportements qui manquent de professionnalisme. L’épuisement professionnel nuit également à tout sentiment d’accomplissement; les médecins épuisés ont l’impression d’être « incompétents, inefficaces et incapables de s’acquitter de leurs tâches. Parmi les sentiments qui accompagnent l’épuisement professionnel, notons un manque de contrôle et de satisfaction au travail ».

Les chercheurs s’entendent pour dire qu’il n’existe pas de cause unique à l’épuisement professionnel. En fait, en l’absence de données probantes très solides, la plupart estiment qu’il s’agit d’un syndrome attribuable à une combinaison de facteurs, dont certains relèvent des individus et beaucoup, des organisations. Alan Card est psychologue à la faculté de médecine de l’Université de Californie à San Diego, où il étudie entre autres la santé et le bien-être des travailleurs du milieu de la santé. Dans un article intitulé « Physician Burnout : Resilience Training is Only Part of the Solution », il établit une distinction entre les souffrances évitables et inévitables. « Certaines sources de stress psychologique font partie intégrante du travail des médecins », écrit-il, précisant par exemple que certaines affections sont incurables, que certaines décisions sont difficiles à prendre et que certains patients et certaines familles ont tendance à blâmer les médecins quand les traitements n’ont pas l’issue voulue. C’est pour ce genre de situations que les médecins doivent renforcer leur résilience.

Toutefois, certaines sources de souffrance peuvent être éliminées : « surcharge de travail, manque d’effectifs, environnement de travail hostile, conditions de travail non sécuritaires et manque de ressources permettant aux médecins de prodiguer des soins en toute sécurité » – tous sont des déclencheurs de nature organisationnelle.

Dans leur article, Brian Lacy et Johanna Chan indiquent que, parmi les causes fondamentales de nature organisationnelle, on retrouve les enjeux relatifs à la rémunération, le fardeau administratif accru associé aux dossiers médicaux électroniques (déjà évoqué dans l’article À un clic de l’épuisement professionnel) et les problèmes liés à l’administration du système.

En outre, ils affirment que le facteur individuel (relevant quand même clairement des organisations) qui pèse le plus dans la balance, c’est l’horaire de travail. Ils citent une étude menée auprès d’un peu moins de 8 000 chirurgiens par l’American College of Surgeons, qui révèle que 30 % des répondants qui travaillent moins de 60 heures souffraient d’épuisement professionnel, mais que ce chiffre grimpait à 44 % chez ceux travaillant de 60 à 80 heures et à 50 % chez ceux travaillant plus de 80 heures.

La deuxième cause fondamentale la plus courante, selon Brian Lacy et Johanna Chan, c’est « la tension entre la vie professionnelle et la vie personnelle… Responsabilités liées aux enfants, interruption d’activités familiales, absence lors des soupers de famille, manque de temps à consacrer à son conjoint ou à sa partenaire… » Les chercheurs ajoutent que les ménages où les deux partenaires ont une carrière très prenante courent un risque accru d’épuisement professionnel, particulièrement si les deux sont médecins, et encore plus s’ils sont tous deux chirurgiens.

Dans un article portant sur l’épuisement professionnel des médecins résidents, Laura McCray et ses collègues ont établi un lien entre l’épuisement professionnel dans le domaine de la médecine et l’absentéisme, le taux de roulement élevé et la baisse de la satisfaction au travail. La moitié des médecins résidents souffrant d’épuisement professionnel remplissent les critères associés à la dépression, et 9 % d’entre eux ont des pratiques de consommation d’alcool risquées.

Aussi lourde que puisse être cette problématique pour les personnes qui en souffrent, ce sont souvent les risques qu’elle entraîne pour la sécurité des patients et la qualité des soins qui poussent les organisations à s’y intéresser. « Les médecins présentant des symptômes d’épuisement professionnel sont souvent moins estimés des patients, et ça se reflète dans les données, expliquent Brian Lacy et Johanna Chan. On leur attribue aussi plus d’erreurs médicales… [celles-ci sont] liées à la longueur des quarts de travail, aux heures de garde et au temps passé en salle d’opération ». Ainsi, les patients et toute l’organisation hospitalière subissent aussi les contrecoups de l’épuisement professionnel.

Dans son article sur la résilience, Alan Card souligne que « les conditions de travail habituelles des médecins et des apprenants seraient considérées comme inacceptables, voire illégales sur les plans du professionnalisme et de la sécurité dans d’autres industries où il s’agit d’un enjeu critique ». Selon lui, la situation découle d’une culture médicale qui, depuis fort longtemps, « prétend que les médecins sont des créatures mythiques qui sont, ou du moins devraient être, dotées d’une résilience à toute épreuve. En effet, la légende veut qu’ils soient infaillibles et omnipotents. [Par conséquent], ceux qui vont chercher de l’aide peuvent être vus comme des êtres faibles, trop faibles pour la profession ».

Paradoxalement, ce sont les médecins au bout du rouleau qui refusent d’aller chercher de l’aide qui finissent, en fait, par ne pas être à la hauteur. En effet, ils sont plus susceptibles de se retrouver en situation de crise personnelle – effritement d’un mariage ou de la vie de famille, consommation problématique de substances psychoactives et abandon de la carrière pour laquelle ils ont travaillé si fort. Et cela affecte aussi leur santé physique. Un article de la revue Burnout Research conclut que les personnes qui souffrent d’épuisement professionnel sont plus susceptibles de souffrir aussi de cardiopathies, d’infections et de douleurs musculosquelettiques, et de présenter des symptômes de dépression.

Inévitablement, ce sont les patients et le système de santé tout entier qui souffrent quand les professionnels sont poussés à bout et qu’ils se retrouvent malades ou en situation de crise émotionnelle. Heureusement, il existe des moyens d’améliorer la situation, tant pour les médecins que pour leur famille et leurs patients. Nous aborderons la question dans un second article, intitulé Retrouver le feu sacré pour vaincre l’épuisement professionnel.

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Ces documents sont publiés uniquement à titre informatif. Ils ne remplacent en rien un avis médical en bonne et due forme et ne doivent pas être considérés comme des conseils médicaux ou personnels. Les auteurs s’expriment à titre personnel, et leurs opinions ne reflètent pas nécessairement celles de l’Association médicale canadienne et de ses filiales, y compris Joule. Ce sujet vous passionne? Écrivez-nous à infojoule@amc.ca.

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